FEUILLETON 8

Cher Nathan,
Nous voilà sortis de l’anonymat et nos prénoms peuvent avantageusement remplacer cette mention anachronique d’inconnus. Nous partageons la devise : « La vie est courte il ne faut pas qu’elle soit petite« . Peut-être pas sur le même rythme cher ami de cœur qui me proposez le mariage, ce qui chez moi n’était qu’une plaisanterie. Désolée de mal m’exprimer ou de posséder un humour qui ne soit pas le vôtre. Un moment je vous ai même cru contrarié par mon retard. Je vous écris au plus vite que ma situation le permet et parfois hélas l’exige. Je déteste les impatients et les susceptibles, j’ai cru deviner ces deux empreintes dans la steppe rageuse de vos rêves effrontés !
Parfois mon goût pour la lenteur des sentiments, la modération, comme chez beaucoup de femmes, provoque peut-être des émotions négatives ? Avez-vous remarqué ces personnes qui font leur possible pour encolérer leur interlocuteur et ensuite disent : « J’espère que je ne vous ai pas fâché !« . J’espère ne pas leur ressembler ! Souvent on oublie que son fonctionnement n’est pas le mètre étalon et que l’autre ne réagit pas comme nous. Je ne suis pas épargné par les vicissitudes humaines. Demain sera un autre jour, comme ne disait pas Éluard, n’ayez crainte je souris moi aussi et à la lueur d’une bonne nuit vous allez vite me détester de peur de trop m’aimer.
J’ai peut-être eu le tort de brusquer les choses. La folie flambante mène parfois à la démence précoce. Accommodez-vous de moi, je m’accommode de vous. Ne perdez pas la tête en imaginant la mienne. Cher inconnu qui ne l’est plus, je vous ai offert des rênes sans vous offrir encore le destrier. Ne chevauchez pas des passions impétueuses et gardez-vous que le mors ne vous blesse. L’empressement devient vite colère quand l’absence se transforme en manque ou en caprice. Gardez-vous que je sois votre unique vision, vos seuls parfums, vos uniques raisons. Trop de possessif finirait par me déposséder. Demeurez libre comme à la veille de votre première lettre et vivez sans moi comme vous avez toujours vécu ! Envahissez-moi s’il vous plaît davantage par vos mots que par vos promesses, je les bois avec modération quand votre soif me guette au tournant. Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. Votre poème m’a ravi, il est magnifique, votre plume est majestueuse et chaque grain de vers cache du Baudelaire ! Sans rire, vous devriez publier et le jour où nous seront en compagnie l’un de l’autre j’aimerais tout lire, dévaliser vos tiroirs et vous aider à les sortir de l’ombre !
J’ai promis à Madame Legrand de passer la voir. Je le regrette car ce jour j’ai l’âme chagrine, envie d’écouter de la musique, de me mettre au lit et non d’aller au front du devoir. En plus il pleut à verse. Les poètes mangent à ma table quand je vous lis mais les voisins sont plus terre à terre. La pluie nous oblige au silence, elle transforme les rues en miroirs pour nous faire réfléchir. Réclamer des larmes était une mauvaise plaisanterie, ne prenez pas tous mes mots au pied de la lettre mon jeune ami. Dans cette rencontre virtuelle, l’humeur et l’humour peuvent jouer des tours et ne pas voir celui à qui on parle vous fait dévaler des pentes dangereuses. Divorçons des convenances, vous épouser il n’en est pas question hors des folies poétiques car je suis une naufragée qui a besoin d’un temps sec et ensoleillé avant de s’assurer de la rive.
Madame Legrand est une femme très âgée. Elle est veuve et vit seule un peu en dehors du village. Une cliente de la boutique de parfums où je travaille m’a parlé de cette pauvre dame toujours habillée en noir qui passait parfois une semaine sans adresser la parole à personne d’autre que son chat. C’est terrible vous ne trouvez pas d’être ainsi coupée du monde ? Émue je lui ai proposé de la visiter durant mes heures de congé. Elle habite dans un grand appartement et ses journées se résument à entrer et sortir d’une pièce à l’autre. Dans son logis elle est l’abri du monde extérieur, des dangers et des maladies mais non des peines. Elle entre elle sort de la cuisine ou du salon en s’asseyant à chaque fois longuement sur une chaise et en contemplant tristement les portraits accrochés aux murs. Ce sont ceux de son mari et des membres de toute sa famille qui les attendent depuis longtemps au cimetière. Je viens la voir une à deux fois par semaine pour lui tenir compagnie et lui apporter un peu de réconfort. Elle me montre ses photos, m’explique chaque bibelot, me raconte la vie des personnages pendus aux murs. On discute dans le salon, elle me sert un thé abominable, elle m’offre des gâteaux rassis, je lui fais bonne figure, elle perd un peu la tête et m’appelle « Ma fille« . La vie est un calvaire pour cette femme. La dernière fois en la quittant sur le pas de la porte elle m’a dit l’air triste et en m’embrassant : « – Ma fille, la mort cela ne peut pas être pire que la vie !« 
Très inspirants vos propos sur Baudelaire et ses collègues ivrognes, les poètes maudits avaient l’art de s’absenter dans l’absinthe pour mieux se retrouver et faire jaillir leur soif artistique, comme vous le dites joliment. Dommage que ce carburant anxiogène les ait souvent menés à la misère, à la maladie, au suicide et au désespoir. Le tabac les a achevés et je suis heureuse que vous n’en consommez point. Certains poètes sont morts en pleurant et leurs larmes ont laissé sur leur visage une double trace. Ces papillons ont enfanté de belles toiles nées du poison. Ces grands hommes ignoraient votre orthographe judicieuse (justice des cieux ?) du mot « sur-vivre » quand ils s’adonnaient à la boisson car hélas l’addiction ne mène ni au chemin pour vivre ni au chemin pour survivre.
D’ailleurs j’en ai assez de voir des gens pleurnicher sur leur sort, critiquer la société, mendier la pièce à peine sortis du ventre de leur mère. Ils ne savent pas que la vie est belle. Qu’elle pourrait l’être ! Il ne voit pas leur âme en rêve. Leurs lèvres sont molles, leur cœur n’a point d’auréole. Ils promènent leur carcasse sans espérer des inconnues pour écouter leurs paroles. Ont-ils besoin d’infirmières ? De palais pour leurs larmes ? Leur monde est tristement mesurable, un territoire étriqué, protégé des occurrences du bonheur. Où est la clef ? Souvent les raisons de pleurer sont nombreuses alors pourquoi pleurer sans raison ? Il faut bien que quelqu’un pleure dit-on… mais alors pourquoi vous, vous ou vous ? Pourquoi pas le voisin ou mieux… personne ! Il y a du bleu dans le ciel gris si on met le nez dehors et que l’on guette la main tendue. Il y en a toujours une, le danger est de s’enfermer de l’intérieur. N’allez pas dans un parc, il serait désert et glacé ! N’allez pas à la montagne elle donnerait l’alarme. N’allez pas à la mer vous pourrez vous noyer. Deux petites vagues suffiraient !
Un homme est réapparu dans ma vie voilà quelques temps. Ce n’est pas la première fois mais mon patron s’était interposé et l’avait calmé un jour où il était entré à la boutique sous l’excuse de quérir un parfum pour sa mère, laquelle n’est plus de ce monde. Je n’osais pas vous le confier mais cet affabulateur ternit mon humeur. Il m’écrit chaque jour ! Des lettres évidemment moins intéressantes que les vôtres où il ne parle que de lui. Cet « étranger » fut très épisodiquement mon compagnon voilà environ trois ans et malgré la rupture il s’imagine que je lui appartiens encore à ce jour. L’histoire est hélas classique, elle démarre souvent en conte de fées. Le personnage est un fin séducteur. Mais, dès qu’il sait que son empreinte psychologique est posée, son travail de sape commence et, peu à peu, le rêve vire au cauchemar.
Cette espèce de maniaque me harcèle et hante mes nuits, il met son intelligence au service de la malveillance. Un individu sans états d’âme, ayant besoin de regonfler son estime et d’alimenter son narcissisme. Je n’arrive pas à me débarrasser de ce boulet psychopathe qui me prend pour sa marionnette et partout clame qu’il est ma victime. Ses émeutes me pousseraient au meurtre si je m’écoutais. S’il me rencontre dans la rue, sous quelques prétextes d’affaires non rendues, il n’hésite pas à engager la conversation qui n’est qu’une suite de longs monologues. J’ai eu l’imprudence de lui répondre la dernière fois et il prend mes insultes pour des avances. Il m’appelle son étoile et veut m’offrir la lune en cadeau. Il se dit poète mais concernant ses vers il écrit comme un pied ! Il envie les qualités qu’il aimerait posséder.
Lorsque nous étions ensemble au début tout allait bien puis peu à peu j’ai vécu un calvaire. La peur des représailles m’a rendue prisonnière. Il a commencé à me prendre pour un objet, sa chose. J’étais à sa disposition. Il aimait avoir toujours raison, décider du bien et du mal, copuler en tout lieu en toute heure. Il était mon maître, je lui devais allégeance. Mon corps, mon esprit, mon âme se souviennent. Mes nerfs étaient à vif. Je bouillais de l’intérieur. Envie de vomir. Je me reniais en acceptant que cet homme me touche. Cette violence était devenue une routine. Chaque fois qu’il avait envie de moi, à l’avance je me faisais un sang d’encre, je faisais tout pour éviter le contact. Lui m’attendait dans le lit comme un chasseur attend sa proie. Je pleurais de l’intérieur et de l’extérieur. J’étais dans un état second. Tétanisée par une situation à laquelle j’avais prêté mon concours. Tout cela m’irritait et me rendait malheureuse. Je me maudissais, moi qui restais avec cet individu qui me harcelait sous mon propre toit.
À cette époque, j’ai tant puisé que j’étais épuisée. Je n’ai jamais cru au paradis mais je veux bien y croire pour être certaine de ne pas le retrouver là-bas ! Tous les hommes ne sont pas des brutes épaisses et les femmes ne sont pas toutes des oies blanches. Il a accablé ma patience et je me suis échappée avant que les dégâts ne soient trop graves. Il voulait un enfant heureusement je m’en suis bien gardée. Dieu sait quel sort lui réservait-il ! Fuir semble toujours la bonne solution quand le raisonnable a été essayé vis à vis de ces individus mais malheureusement certaines femmes ne peuvent pas fuir ou fuient avec leur tortionnaire dans leur sillage. Horrible ! Les femmes sont rarement considérées comme des victimes. Il va falloir que cela change un jour, je ne suis certainement pas la seule à qui cela arrive.
Si mes lettres sont longues à vous être expédiées c’est que parfois la maladie de mon père, la frayeur de ce pervers qui me persécute me portent sur les nerfs et me font hiberner pour trouver la quiétude. Je vous pardonne cette hérésie toute légitime d’avoir cru à un abandon. Pardonnez-moi d’être triste et un peu sèche en raison de la pluie persistante et l’apparition de ce fantôme du passé qui mérite la corde. Il me tarabuste et se rémunère à la sottise. Désormais pour moi chaque homme peut cacher le diable. Je suis une femme blessée et prudente, je ne voudrais pas faire deux fois la même erreur. Le printemps succédera à l’hiver. Ne secouez pas mes larmes elles sont pleines de vous.
Bien à vous, Clara de Belligny.

@Bruno San Marco, à suivre.
L’écriture de ces feuilletons se déroule sur le mode du « work in progress« . C’est à dire un chantier d’écriture en cours qui tient compte de vos avis, de vos réactions, de la crédibilité de l’oeuvre future. Certains retours et rectifications peuvent être consentis dans le but d’améliorer la crédibilité de l’histoire, d’alléger le style ! Il est vivement conseillé de relire les premiers épisodes qui ont été modifiés.

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13 commentaires

      1. Moi aussi je l’aime bien cette Clara aux nombreux visages…
        Malgré mon étonnement de trouver à l’entête du 2e chapitre et sa suite, une photo différente de Clara,
        je me suis concentrée sur ma lecture absente de toutes déceptions…
        J’ai savouré chaque mot et chaque phrase…Et que dire de l’ensemble à ce jour sinon ; grâce, beauté, délicatesse et passion…etc
        Tout est beau, et le mot est faible ; il m’arrive d’en manquer devant la perfection …!

        En toute amitié …et fidélité pour la suite …

        Madeleine ( du pays de votre enfance ? )

        Aimé par 1 personne

      2. Les photos sont juste illustratives et changent à chaque fois, ce sont des stars : Sophie Marceau, Marie Laforêt, Isabelle Adjani, Monica Belluci, etc Madeleine Lafrance : pays de mon enfance (chanson de Trenet)

        Aimé par 1 personne

  1. Oui…je les avais reconnues ces artistes de notre époque…Marie Laforêt ma préférée parmi ces belles… J’écoutais son microsillon en boucle dans ma jeunesse…
    Pour la chanson de Trenet que je connais aussi, j’avais cru comprendre
    que vous aviez peut-être habité au Québec dans votre jeunesse…
    Voili…voilou…

    Aimé par 1 personne

  2. Cette demande en mariage si rapide et si inattendue parait avoir inquiété Clara. Nathan, à son avis, a été trop rapide et se montre trop entreprenant. Elle lui avoue d’ailleurs ne pas aimer les impatients et les susceptibles.
    Bien sûr, elle craint d’avoir blessé son correspondant et redoute une réaction négative de sa part. Consciente de ce qu’il va ressentir en lisant sa réponse, elle fait montre de regrets d’avoir refusé cette demande en mariage et s’empresse de s’excuser de l’avoir sans doute froissé. Elle a pris peur à la lecture de cette demande en mariage.
    Cette femme, bien que conquise par les lettres, bien qu’envoûtée par les mots de cet homme au style si recherché a besoin de plus de certitudes et se voit envahie par la crainte des conséquences de la passion. Aussi lui demande-t-elle d’être patient car elle veut garer sa liberté. Sans doute ne se sent-elle pas prête à s’engager et que cette passion l’effraie. Pour l’instant, seuls la comblent ces mots, ces échanges épistolaires enflammés qui semblent lui suffire.
    Et pourtant, elle avoue préférer la compagnie des mots que lui envoie son correspondant qu’elle appelle désormais par son prénom plutôt que celle de ses amies. Ce correspondant la fait rêver, l’intrigue, l’emmène dans un monde qui semblait l’avoir quittée. Elle en profite pour lui dire quelle ne tient pas vraiment à une union parce que encore marquée par une déconvenue amoureuse.
    Si son correspondant lui plait tant c’est parce qu’il ne ressemble en rien ces gens qui s’apitoient sur eux et ne savent pas s‘élever et savoir saisir l’optimisme au cours de leur vie.
    Quand on lit le portrait peu sympathique de cet homme qui partagea sa vie et qui continue de la harceler, on comprend qu’elle ait été touchée par les lettres de Nathan mais qu’elle craigne de s’engager à nouveau. Comme elle l’écrit si justement « en femme blessée et prudente, elle ne voudrait pas faire deux fois la même erreur. » et on la comprend. Pourtant elle laisse une touche d’espoir en parlant de l’arrivée du printemps.

    Aimé par 1 personne

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