FEUILLETON 9

Chère Clara,

Donner est chez moi une loi primordiale. Aurais-je abusé de ces élans ? Je souhaite à nouveau le pardon pour ma faute si la breloque de mon cœur affolée par des émois juvéniles s’est trompée d’heure. A-t-elle sollicité la foudre ? M’a-t-elle entraîné dans un manque de respect pour votre rythme de croisière moi qui me voyais déjà arrivé à bon port ? Je le déplore mais je ne le regrette pas car je suis tel que je suis et je me montre sans fard. Je m’en voudrais de vous mentir pour épouser la forme de votre pensée, de vous cajoler pour entrer en communion avec chaque rouage intime de votre fonctionnement.

« Ces rivières qui roulent par les montagnes ivres d’appétit dévalent des sentiers qui se perdent dans de cruels délits. Il est interdit de trop aimer de crainte d’atteindre la morale, de tuer à la tâche les souvenirs qui meurent sans un râle. L’appel de sources claires s’éteint dans l’étreinte furieuse d’une terre ignorant la tiédeur d’une absence capricieuse. Les ondées de désir tourbillonnent sans écrin pour masquer les vestiges de parfums affolés, appelant en vain au baiser. Dans la nuit, le ciel déjà oublie et se voile de parures d’étoiles. L’alliance sauvage de lianes de verre s’échappe sous la toile, la gorge se noue dans un désir ardent se cognant aux récifs, les soupirs tremblent, marchandent et se fiancent au hasard des préparatifs. Portez haut l’étendard de la censure, de la sainteté féconde, chassez les rafales cinglantes des démons qui surabondent ! Tuez dans l’œuf les amitiés stériles qui s’enroulent dans les buissons, caresses téméraires qui osent pénétrer ces forêts légendaires ! »

Je suis fâché ni par votre réaction ni par le manque de diligence du postier mais certes oui par le scélérat, l’ignoble individu qui déploie sa toile et vous poursuit de ses basses besognes ! Je déteste ces vils agissements qui vous tourmentent en toute impunité en ignorant le courroux de la Volonté Divine. Même si à une époque et à juste titre vous l’avez probablement aimé il ne recevra que ma haine pour tout sentiment. A-t-il été élevé dans une pissotière pour ramper à vos pieds et se prostituer ? Le misérable ! La compassion ne peut dépasser le cap de la goujaterie et de l’outrecuidance. Le cafard ! Il vous retourne les tripes, il vous traumatise, je ne le laissais pas faire ! Qu’il retourne à ses terrains vagues soulever des cailloux pour y trouver l’ébauche d’une résilience et d’une renommée à mieux célébrer. On ne connaît pas d’animaux, même parmi les bovidés, aussi dépourvus d’organes moraux pour courir ainsi vers leur perte. Qu’il se rende à l’abattoir c’est son choix mais s’il touche à un seul de vos cheveux je ne réponds plus de rien !

Je n’arriverai jamais à me mettre à la place des personnes qui sont violentées dans le couple ou qui font preuve de violence. C’est un autre univers pour moi auquel je n’arrive pas à m’identifier. Je ne comprends pas comment on reste avec quelqu’un qui nous fait peur, est-ce que c’est parce ce partir nous fait encore plus peur ? Le couple devrait être un choix permanent : j’en ai assez de l’autre je tire ma révérence. Dans la réalité des gens qui ont souffert le couple semble une prison effroyable. Je déteste l’idée moi qui fuit le toxique dès qu’il se manifeste à peine ! Je suis célibataire depuis deux ans car je connais les revers de la médaille même s’ils ne furent pas au niveau de ce qui est décrit ici.

Je ne veux pas m’engager à la légère. Forcer, terroriser, abuser d’une femme est un phénomène auquel je ne peux pas souscrire, pas même sous forme de concept. Pourtant je sais que cela existe. Les maisons de tolérance allègent la pression, envoient les hommes se faire voir ailleurs mais offrent une image de la femme soumise et disponible dont on grossit les traits. L’homme n’a plus qu’à se servir. Tout refus devient inconcevable parce que quand il a envie il redevient un animal sans émotions autres que le désir charnel. C’est sa croix. Son sexe lui sert de cerveau. La femme a un intellect moins malléable mais sans doute trop chargé de générosité et d’empathie pour se protéger du monstre qui sommeille en chaque homme.

Les prisons sont pleines de prisonniers politiques, de voleurs ayant volé pour manger et de voix rebelles quand elles devraient enfermer les brigands barbares qui violent et martyrisent les femmes au nom d’une supériorité très contestable. Voilà une réalité trop bruyante que l’on claquemure au profit de belles paroles électorales. Les harceleurs et les manipulateurs au cachot ! La société possède quelque chose de pervers à sa tête et dans le fruit se cache le ver. Peu d’hommes veillent à notre vie et à notre mort mais les décisions de ces élus sont coupables de bien des maux à commencer par un laxisme envers les vrais bourreaux. Stupides moutons assistant muettement aux délibérations des puissants de ce monde, nous ne sommes pas invités au banquet.

Pardonnez-moi ma chère Clara de Belligny pour cet emportement mais l’injustice me fait vomir ! J’ai souvent défendu des causes et pas toujours avec de la poésie ! Sous le drapeau de la démocratie et de la liberté s’érigent comme les gendarmes du monde entier des dirigeants hypocrites et menteurs. Ils votent des lois et des décrets iniques, ils gèrent la terreur et déclenchent des conflits aux quatre coins de la planète pour mieux s’accaparer des richesses grâce à des guerres institutionnalisées. Les victimes comptent moins que les billets de banque et les actions en Bourse. Ils violent systématiquement les droits de l’Homme. Ils torturent, tuent et emprisonnent les récalcitrants. Nous sommes sous le contrôle des plus grands va-t’en-guerre et assassins que le monde contemporain connaisse. Les politiciens en haut de l’échelle sont des hommes d’affaires sans scrupules et pas plus que les siècles passés les siècles futurs ne retiendront pas la leçon.

La soif d’amour qui me traverse a besoin d’être désaltérée. Les plus sombres moments de la vie sont illuminés par la poésie et la beauté. Poétiser c’est créer, c’est entrer en prières, c’est fabriquer du lien entre le monde et nous, les autres et nous, avec la beauté et la musique des mots qui nappent d’une sauce sublime ces instants de grâce. Mes pensées vers vous ne connaissent aucun couvre-feu. La poésie c’est le mode d’emploi de l’amour universel et le langage de l’amour amoureux. Le poète ne fait que donner ce qu’il reçoit mais avec un timbre particulier. La poésie fait germer une voix singulière qui s’enracine à l’intérieur de nous pour lui offrir ses lettres de noblesse. Elle nous fait descendre du ciel vers la terre et monter de la terre vers le ciel tout en nous élevant au-dessus de nous-mêmes. Quand je pense à vous Clara de Belligny mon corps s’enrubanne de prose et de vers féconds, je ne peux pas marcher dans la rue sans vous écrire dans ma tête. Je lève alors les yeux pour coucher dans le ciel mes plus beaux vers en espérant que des vents légers les déposeront au seuil de votre porte.

Oh certes je me débrouille bien avec ma solitude. J’ai envie de quitter mon île sans vouloir accoster ailleurs que de l’autre côté. Mélange de murmures et de battements de plumes. Je me sens dépendant de mon indépendance et mes moments de libre sont merveilleusement occupés. Alors l’univers reçoit un message contradictoire car il devine que je veux m’enchaîner à l’amour tout en demeurant libre de ma vie. Il ne sait pas quoi envoyer au pauvre mortel insignifiant que je suis. La couleur qui émane de cet avorton terrestre doit lui sembler bien étrange. Je trempe dans le chant de l’amour et dans celui de l’isolement. On y perd son latin car je n’ai pas de fardeau à me délester ni le besoin de penser double. La clarté n’est pas ma campagne diriez-vous en tenant le bras de cet aveugle qui vous réclame votre main. Mes rêves sont tremblants et croulent sous le poids des défaites accumulées. En vous écrivant je m’analyse, je me surveille, je décortique ce qui vous tique. J’apprends de vous.

Je n’ai de larmes que du bonheur futur. J’aime vilipender la société pour en combattre les injustices. Je hais les potiches qui n’apportent pas leur rime, qui ne se mêlent de rien et passent invisibles entre les murs sans ne rien troubler. Je hais les imitateurs sans imagination ni talent qui répètent stupidement ce que d’autres ont dit avant eux sans en changer une virgule. Ils ne méritent ni égards ni patience. Ils sont même plus à plaindre que celui qui énonce des bêtises parce qu’il parle trop. Ces muets n’en pensent pas moins ? Eh bien qu’ils parlent tout de suite ou qu’ils se taisent à jamais. A force de mûrir le fruit de leurs pensées ou de reporter sa cueillette l’attente les gâte. Vous êtes aussi entière que je le suis et comme vous je hais les victimes auto désignées. Il faut ajouter de la vie à ses années et non des années à sa vie.

À cet égard la tragédie de Madame Legrand m’a beaucoup touché, j’ai l’impression que votre portrait était celui de ma grand-mère et probablement celui de beaucoup de personnes âgées qui finissent leurs jours dans la misère de la solitude. Elles vivent dans le passé souvent idéalisé parce que leur présent est vide et parfois elles attendent la mort comme des retrouvailles car elles espèrent revoir les personnes qu’elles ont connues. Quitter la faim de l’autre, laissant traîner son ombre. De la mémoire devenir l’apôtre, se rapprocher de sa tombe. Ne plus jamais danser sur le trottoir, passer sans voir la lumière. Toujours vivre dans le noir, de la tristesse être la mère. Se parler sans ne plus rien dire, des fleurs aimer le goût rance, ne plus oser penser à l’avenir. Garder au chaud sa souffrance. Se tenir à la canne de la douleur. Ne plus attendre après les heures, à chaque souvenir fermer les yeux.

Il est temps de finir cette lettre. Je n’ai rien sur l’idée d’écrire un roman à condition que les deux personnages principaux l’écrivent à quatre mains. Que ces mains ne se quittent pas du regard et trempent une même plume dans l’encrier. Que ces pages se noircissent d’une même veine et que ces mains tracent dans l’air leurs arabesques imprévisibles. Même quelqu’un qui se tait murmure quelque chose et le silence nous parle. Chut ! Du bout des doigts je sens votre âme qui glisse sur ma peau.

Bien à vous, Nathan Audigier-Pincemaille.

@Bruno San Marco, à suivre.
L’écriture de ces feuilletons se déroule sur le mode du « 
work in progress« . C’est à dire un chantier d’écriture en cours qui tient compte de vos avis, de vos réactions, de la crédibilité de l’oeuvre future. Certains retours et rectifications peuvent être consentis dans le but d’améliorer la crédibilité de l’histoire, d’alléger le style ! Il est vivement conseillé de relire les premiers épisodes qui ont été modifiés.

Publicités

6 commentaires

  1. Voilà notre amoureux qui réalise qu’il a peut être choqué sa belle et qui s’en excuse. Aurait-il peur qu’elle ne s’éloigne de lui après cet élan de sincérité qu’il a eu lors de sa demande si rapide ?
    Devant le harcèlement subi par sa dulcinée, il se voit en chevalier servant, en preux chevalier défendant sa belle contre cet intrus qu’il considère à juste titre comme un goujat. Mais derrière cette envie d’être le protecteur de sa belle, n’y aurait-il pas l’envie secrète d’être le seul à occuper son cœur ?
    Il se dévoile encore plus et donne son avis sur les couples sujets à la mésentente, aux violences conjugales et donne son avis sur la façon dont il conçoit le couple. Une façon sans doute de tenter une approche plus subtile auprès de celle qui le subjugue. Il en arrive à se montrer tel qu’il est : féministe et anti macho, et semble-t-il partisan des bordels.
    Il en arrive à demander plus de sanctions pour les hommes violents que pour certains autres criminels. Se rend-il compte qu’il en fait de trop dans ce féminisme presque exacerbé quand il tient ces propos et qu’il condamne les hommes dans leur grande majorité et les rabaissent au rang de bêtes de sexe ?
    Puis il ose se lancer pour dévoiler une partie de ses opinions et donner son avis sur la politique et sa vision du monde des gouvernants. Des propos qui parfois sont proches de l’anarchie sans jamais l’atteindre.
    Seul compte à ses yeux le langage de l’Amour, celui de la tendresse et de la sincérité et il fait savoir à sa belle qu’elle est de plus en plus sa muse qui le pousse à être de plus en plus poète. Un poète qui avoue supporter sa solitude grâce à l’amour qui comble son isolement.
    En conclusion, notre amoureux glisse un appel discret lorsqu’il parle de roman écrit à quatre mains qui ne se quittent pas du regard. Une façon intelligente de faire comprendre qu’ils sont sans doute plus complémentaires qu’elle ne pense.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s