FEUILLETON 10

Cher Nathan,

Il ne faut jamais regretter de donner. Je vous sens aux premiers rangs de la générosité et cela ne me déplaît pas. Encore une fois je n’ai rien à pardonner et certainement pas les marques et les élans de votre sincérité. J’apprends à vous connaître et il serait triste de réagir et de ressentir à l’identique. Toute chimère est une drogue funeste pire que le haschisch et l’opium. Ne vous noyez pas en embarras de toutes sortes, rappelez -vous que j’ai souvent l’humeur taquine. Ce n’est point pour vous éprouvez mais pour garder de la légèreté en chaque occasion.

Trop d’amour ou trop de haine sont des extrêmes avec lesquels je ne veux pas être familiarisée car ils conduisent à la névrose ou pire à la nécrose. J’ai connu les deux et je n’ignore pas leur coût. Je ne désire pas entrer dans le détail de ma vie passée par l’écrit, c’est chose délicate et il est prématuré pour tous deux de s’étendre sur les rencontres rangées dans la malle des souvenirs. Si je vous ai parlé du monstre qui m’importune c’est qu’hélas il entend jouer un rôle dans mon quotidien sans se résigner au vestibule de mes pensées. Néanmoins cela fait un petit moment qu’il ne s’est pas manifesté et c’est très bien ainsi. Je vous sais capable de régler cette question de façon définitive mais j’ose espérer que vos prouesses seront inutiles.

Montrer le poing est tout à votre honneur. Défendre la veuve et l’orphelin contre les injustices vous sied. Vous aimez cogner avec zèle contre ce vieil édifice social qui malgré ses failles nargue les plus farouches combattants qui montent à l’assaut. J’aime la vivacité, la virtuosité à mettre de la fièvre et de la fougue dans ces transports ! Vous aimez braver l’iniquité, vous baroudez pour l’union ! Vous lui baisez pieusement le front. Vous creusez ou la plupart détournent le regard. Le danger n’est-il pas de finir par détester l’humanité à force d’en saisir les misères et les travers ? L’individualisme entraîne la solitude qui entraîne la misanthropie et on pourrait inverser l’ordre de ces états sans en changer le résultat.

La solitude oblige à penser et c’est mauvais de trop penser, de transformer la tendresse non partagée en masturbation mentale. Le solitaire perd l’immédiateté de son bonheur. L’espace autour de lui est trop vaste. L’éloge de la communauté et de la famille ne sont plus à faire. L’ennui et la solitude sont les fils aimables du Tout-Puissant dit mon père quand il n’a pas le moral. Les chances de devenir fou ou malheureux se multiplient. Plus on pense, plus on est intelligent, plus on est triste. Les gens seuls jouent les gros durs comme les héros durant les guerres. Ils finissent par en souffrir, par sauter sur la première personne venue pour tenter de s’évader de la morosité ou de la dépression. Évidemment cela ne fonctionne jamais.

Nous sommes bientôt en mai. Je n’attends jamais la Toussaint pour aller voir les morts. Ce jour, je me suis promenée longuement en fin de matinée au Cimetière d’Orgeval. Il est simple et peu arboré mais il est entouré de murs épais qui nous plongent dans un autre monde. À l’abri des actes de guerre, des querelles politiques, des crimes odieux, des attentats sanguinaires, des conflits religieux, des viols effroyables. Nous vivons une mauvaise époque et je crains d’ailleurs que les événements futurs ne nous mènent pas vers des jours charitables. Auront-ils pitié de ceux qui provoquent cette souillure et de leurs victimes innocentes ? Le monde est déserté des bonnes intentions, elles sont mangées aux vers et personne ne se lève, oublie sa marchandise et ses affaires, quand il s’agit de chasser le péché ou plus simplement la violence imbécile. Les bourreaux forment une armée docile et les instruments du supplice sont identiques à ceux inventoriés depuis l’aube des temps : le pouvoir, la religion, le sexe et la richesse.

L’impression de séjourner dans une ville étrangère dont je ne connais pas les rues. Les détails changent à chaque visite. Une forêt prodigieuse. Les tombes sont fleuries de chrysanthèmes, d’immortelles, de cyclamens et d’autres plantes plus rares dont je ne connais pas les noms. Le stand d’un petit marchand se trouve à l’entrée. A chaque fois que je viens ici je prends le temps de discuter avec le boutiquier qui aime les végétaux hors du commun, aux senteurs exotiques. C’est un exilé, sa famille est du Périgord, un brave homme un rien excentrique, à la voix rocailleuse des gens du terroir ce qui fait son charme. Ses plantes lui ressemblent : généreuses, bavardes et pleines de couleurs. La visite dure ses deux heures. Les morts de demain retrouvent les morts d’hier. Je rends visite à des personnes que j’ai bien connues, à des anonymes, je leur chuchote des paroles douces. Pas trop fort pour ne pas réveiller ceux qui dorment. Je le fais avec entrain car la mort n’est qu’une étape de la vie. Mes grands-parents se trouvent enterrés dans ce cimetière du côté des belles tombes, des mausolées éloignés des fosses communes. Je viens d’un milieu assez aisé, je ne m’en cache pas. Le luxe poursuit mes aïeux même dans l’outre-tombe. Aujourd’hui ils voyagent entre ciel et terre, hier ils vivaient dans des palais.

Pourquoi se promener entre les monuments funéraires avec mélancolie et tristesse ? Non rien de macabre ! Une respiration libre dans un endroit qui est tout sauf une prison ! Ce lieu admirable est un musée, ces derniers logis en pierres de taille décorés de riches sculptures, de stèles dressées vers le ciel, ces gravures commémorant le passage vers l’au-delà, ces dalles sont de magnifiques œuvres d’art et d’architecture. Pas question de parader, j‘accède au cimetière par la modeste Allée du Val laquelle appellation me fait songer à Rimbaud et son célèbre Dormeur : « C’est un trou de verdure où chante une rivière accrochant follement aux herbes des haillons ». J’aime lire les épitaphes inscrites sur les tombeaux, elles touchent mon goût pour la poésie et le lyrisme des sentiments. Parfois c’est un concours de mièvreries, parfois c’est d’une beauté à défaillir. L’humour n’est pas absent, j’ai lu ce matin cette amusante inscription : « Je ne regrette pas d’être venu ». Que devient le rêve quand le rêve est fini ? L’intérêt taphophilique que je porte aux décès célèbres est moindre mais il m’est coutumier de suivre les flèches indiquant les sépultures connues.

La porte en fer du caveau familial était légèrement restée entrouverte ce matin comme pour inviter mon père à s’y murer pour l’éternité. Il n’est pas question qu’il vienne habiter ce lieu désolé de sitôt et que son soleil se couche avant la fin du jour ! Rien qu’à cette idée saugrenue une angoisse pose son genou sur mon estomac comme si une baleine cherchait à m’aplatir. Vite changeons de sujet ! J’ai flâné dans ces allées privées d’oiseaux et d’écureuils en rencontrant quelques belles dames et quelques messieurs courtois qui enlevaient leur chapeau à mon passage. J’avais mis des bottines et une belle robe noire longue jusqu’aux chevilles mais fendue à la jambe gauche jusqu’au genou. J’étais toutefois la seule à savoir que je portais des bas gris clair et un petit jupon. Mon tailleur était caché par un gilet car la saison reste fraîche et à l’ombre sous les arbres l’air est parfois glacial.

Je suis rentrée chez moi d’un pas léger, heureuse de ma visite. Parfois j’ai dû éviter sur mon chemin les ronces et la boue. Le village a besoin de rénovation. Nous ne sommes plus au Moyen-Age. Les routes sont souvent impraticables pour les passants qui ne savent plus par où passer. Justement une question me vient en tête. Vous qui habitez Paris ou de grandes villes internationales, comment marchez-vous quand vous vous promenez dans la rue ? Au milieu de la chaussée sans craindre les chevaux et les cochers, la tête droite, le front fier, les épaules en arrière ? Marchez-vous petitement comme un laquais, la nuque baissée sur vos pas, inspectant vos brodequins, la peur au ventre de prendre une tuile sur le crâne ? Je vous taquine, je connais la réponse. Je vous devine à l’affût des moments qui ne se vivent qu’une fois, associant les détours et les rebonds de votre parcours aux discussions que vous en ferez, guettant sur votre chemin les péripéties, les offrandes, la lumière, l’émotion, l’émerveillement, les rêves d’idylles et les promesses d’amour.

La soif qui vous traverse a besoin d’être désaltérée. Soit. Suis-je un goutte à goutte ou une rivière impétueuse ? Les vents m’ont apporté vos hommages, vos trésors, je les range sagement dans des écrins dont je garde sur moi la clef. Vous avez compris et je vous en félicite que je suis une fleur qui prend son temps pour éclore. De tels entretiens doivent s’accommoder du temps suspendu sans qu’il nous bouscule. Il est louable de flâner devant des vitrines séduisantes sans l’envie forcenée de vouloir tout acheter. Mes sentiments ont la même lenteur. Ils sont nourris au sérail. Je suis habituée aux extases olfactives, au paradis des parfums, à la magie des senteurs balsamiques, aux doux encensoirs qui me consolent de toutes mes peines… mais qu’en est-il des fragrances secrètes ? Nous essayons de panser les plaies tant qu’il y a des tissus déchirés à recoudre. Les prières remplacent les mots que nous n’avons pas pour soigner les maux que nous avons.

C’est ma cinquième lettre, cela fait depuis un mois jour pour jour que nous avons commencé cette correspondance, c’était fin mars 1914. Je vous connais encore fort peu cher Nathan et vos vers admirables ne m’en disent encore goutte sur votre vraie personnalité. L’anonymat farouche nous épargne la mortification corporelle diraient les esprits pieux mais ma pensée nécessite un peu de concret charnel. J’ignore votre âge, vos défauts, vos qualités. Je vous serais gré d’envoyer à mon adresse votre photographie afin qu’elle accompagne mon inspiration sous la lueur de la bougie. Je vous offre la mienne pour vous éclairer en craignant le conflit avec vos attentes dont le rôle est toujours de décevoir les braves gens. J’ai vingt-huit ans mais de grâce souffrez dans un élan de pudeur féminine que ne partage point par écrit les détails de mon aspect physique ! Vous jugerez par vous-même bientôt je l’espère et j’aurais l’impression de me vendre au marché à bestiaux si je n’agissais pas de la sorte.

Vous dites que l’univers reçoit de vous un message confus hésitant entre l’amour et la liberté. L’un ne peut-il exister sans l’autre ? J’ignore quel message l’univers reçoit de moi. Un mélange de douleur nécessaire, de volonté du bien et du beau, une fumée capiteuse saturée d’arômes subtils, une chrysalide pleine d’essor ? Sait-il à quels fruits teintés d’azur et lamés d’or j’ose goûter quand moi-même je n’en suis pas certaine ? « Mon âme voyage sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique ». écrivit magnifiquement Charles Baudelaire dont je suis une émule. Quelles arabesques et quels parfums dessinent mes espoirs et mes rêves ? Quelles musiques ? Portées par des libertés à dos d’oiseaux, lorsque mes pensées montent au ciel, leur étoffe croise-t-elle la vôtre ? Ce message s’écrit-il à quatre mains lui qui ne porte encore aucun destin mais un châle de cachemire ?

La serrure grince, néanmoins je vous l’avoue, du bout des doigts je sens ma peau qui frémit de curiosité en me rendant au seuil de votre âme.

Bien à vous, Clara de Belligny.

@Bruno San Marco, à suivre.
L’écriture de ces feuilletons se déroule sur le mode du « 
work in progress« . C’est à dire un chantier d’écriture en cours qui tient compte de vos avis, de vos réactions, de la crédibilité de l’oeuvre future. Certains retours et rectifications peuvent être consentis dans le but d’améliorer la crédibilité de l’histoire, d’alléger le style ! Il est vivement conseillé de relire les premiers épisodes qui ont été modifiés.

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4 commentaires

  1. Il y a tant de perles d’écriture …. pour s’en faire un collier…

    Je te cite pour celle-ci que j’ai beaucoup aimé :
     » La serrure grince, néanmoins je vous l’avoue, du bout des doigts je sens ma peau qui frémit de curiosité en me rendant au seuil de votre âme.  »

    Bonne soirée
    Amitiés

    Aimé par 1 personne

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