FEUILLETON 11

Chère Clara,

Bardé d’espoirs enivrants, votre lettre déverse quelques seaux d’eau sur mon impétuosité mais cette missive experte en modération manifeste aussi le soin d’attiser le feu. Ah l’ambiguïté féminine ! J’ai l’esprit propice aux nuances et assez sagace pour contempler ces fines gouttelettes qui ne réclament ni l’exil ni l’endiguement des sentiments. J’ai goûté à la porcelaine de vos propos, même les plus ombrageux, sans perdre un sourire béat installé sur mes lèvres depuis le vingt-huit mars mille neuf cent quatorze, date à laquelle je vous ai entraperçue dans ce hall d’hôtel !

Le généreux don de votre photographie me replonge dans cet instant de grâce et me touche au plus haut point. Vous avez vingt-huit ans, vous êtes d’une beauté à damner un saint, votre physionomie trahit la finesse de votre esprit et s’agrémente de traits fins et délicats que de plus hardis qualifieraient de divins. L’acuité de votre regard accompagne mes envolées épistolaires et plongée dans vos prunelles mon écriture se noie d’une encre bleue dont l’océan est le satellite. Je vous remercie avec effusion pour ce geste de confiance et de complicité qui efface les mouvements de prudence dont je connais au fond de moi la légitimité. À mon tour de vous envoyer humblement une image de votre serviteur, un jeu auquel je me prête rarement tant je déteste poser mais gentleman je m’incline avec force révérences devant vos souhaits.

« Refrains d’un concert qui se cherchent, ces mots s’apprivoisent. Puis ils changent, ils muent, ils oublient, ils respirent, les mots ne font que traverser le pont des soupirs. Avant de s’enfuir, ils remercient la muse qui les réveille, glisse gentiment la main pour construire des merveilles. Dans ce puits ils prennent de quoi bâtir leur bel empire, sans se brûler les rêves au doux parfum qui les inspire. Jusqu’à l’étouffement, les doutes vivent entre ces parenthèses, ils sont des rongeurs affamés qui ont le malheur pour thèse. Tant que nous vivons, vibrons et marchons sans trop penser, écrivons d’autres souvenirs pour que la vie devienne un baiser ! Les chimères ne sont pas responsables de tous les fantasmes, l‘esprit cotonneux souligne les traces d’un bel enthousiasme. Peut-on rêver, le souffre est indolore tant le désir est incolore. Leur fantaisie est un aimant qui joue sans public son folklore. »

Vous me questionnez sur différents points, j’ajouterai donc davantage d’éclairage sur ce qui vous tarabuste n’ayant rien à dissimuler de près ou de loin. J’ai trente et un an, j’ai un nez que je juge trop grand mais qui me permet de me moucher à mon aise. Une légère moustache fait le pont entre lui et l’orifice qui me sert de garde-manger et de haut-parleur. Je ne l’avais pas le jour où vous m’avez vu. Ma bouche s’ouvre sur des lèvres volontiers pulpeuses et impudiques, elle est peuplée de dents blanches dont il n’en manque aucune au dernier inventaire. Ma voix est douce et ferme, celle d’un baryton située entre le ténor et la basse, elle peut modifier sa tessiture suivant l’auditoire auquel je m’adresse pour se transformer en voix sourde de barde antique. Je continue avec entrain ce portrait mais ne le prenez pas à la lettre, rien ne vaut l’original même si celui-ci souffre de la réalité. Mes cheveux sont noirs et coupés très-ras avec parfois des épis rebelles qui par vocation se rebiffent, se dressent comme pour prouver au monde l’importance de leur diversité.

Mes yeux sont marrons avec des éclats de vert, couleur de sous-bois. Mon regard dandy est assez perçant, profond, d’une perspicacité un peu trop appuyée. Mes cils sont longs et mes sourcils broussailleux mais de temps en temps je coupe au ciseau l’excédent. Une fossette me troue le menton comme si Vulcain m’avait porté un coup fatal pour me tenir tranquille. Mon front est dégagé, une élégante piste d’atterrissage pour les pellicules en mal d’orbite. J’aime me vêtir d’un paletot assez chic, d’une étoffe noire lustrée et brillante, d’un pantalon noisette en velours, pour aller avec mes yeux veloutés. Mes chaussures sont toujours bien cirées et je porte un chapeau à feutre mou afin que je puisse le retirer devant les dames. Mon allure est souple, ma figure est avenante et ma silhouette n’est pas encore enlisée dans le marécage de la vieillesse.
 
J’ai goûté avec délices votre promenade au cimetière d’Orgeval où la splendeur avoisine l’éternité. C’était si bien évoqué et si charmant que mon bras se tenait gentiment au vôtre tandis que vos vaisseaux de papier flottaient, s’ancraient avec légèreté dans vos appétits de noblesse et de bonté. La tranquillité n’est pas une valeur sûre, sous le vent du bocal, forgée aux déceptions et aux désillusions, mon âme murmure à mi-voix des ordres troublés. Les paupières se ferment, les lèvres se cadenassent, l’amour n’a plus rien d’humain quand il ne vainc pas le temps et le pousse vers un gouffre souterrain. Il enlace pour mieux étouffer. Un cachot d’argile qui s’ouvre sur une tombe si on ne prend pas garde ! Heureusement la lune se penche sur le berceau de cet enfant endormi et le baigne de sa clarté vivante. La fée lui prodigue un baiser qui lui assure l’éternité de ses bienfaits.
 
Oui en dehors de la nature, de la musique, de mes lectures, de la poésie, de mon goût pour l’écriture et les arts que je ne pratique pas, je m’intéresse au monde, même quand il perd la tête et dresse lui-même sa potence. Discutez avec des médecins, des navigateurs, des artistes ou des philosophes et vous verrez le talent où il se trouve, l’homme tel qu’il doit être ! Discutez avec des militaires, des politiciens, des charlatans et des malfaiteurs, ajoutez ceux qui les écoutent, vous verrez l’homme tel qu’il est !
L’obscurité est leur maison. Une grande intolérance pour les fâcheux, les aigris, les jaloux, les traîtres à l’humanité se lit sur mon front. À qui veut l’entendre, je proclame haut et fort que la bougie de leur intelligence et la chandelle de leur charité finiront par s’éteindre si ces serpents continuent à cracher leur venin au lieu d’éclairer leur vie. Même ensevelies sous les pierres, la bonne conscience, la justice, la bienveillance, l’équité, la paix seront toujours du côté des âmes pures !
 
Vous me demandez comment je marche. J’adore cette question. J’ai différentes façons de marcher suivant mon humeur. Souvent je marche comme un enfant, le nez en l’air, les yeux plongés dans le soleil ou bien au contraire contemplant le trottoir afin de sauter à cloche-pied entre les feuilles mortes ou suivre avec précision le dessin des pavés. Je n’hésite pas à ramasser un bout de bois et à rayer de lignes imaginaires les murs et les palissades. D’autres fois je marche avec une lenteur calculée pour ne pas en perdre une miette. Sans rien chercher sur ma route ou à l’arrivée, cultivant l’amour du rien, me débarrassant de la part fanée de mon être. Je marche le buste droit, en m’allongeant le plus possible comme si mon crâne voulait toucher le ciel, en accueillant le monde tel qu’il vient à ma rencontre.
 
Je déploie mes ailes sans courir après les premières places. Je déteste être ratatiné, je prends de l’espace, sans brusquer le temps. Vous l’avez devinez, si je n’ai rien contre les voies sans issue je déteste les passages exigus, j’aime marcher à la lumière. J’ai besoin d’être seul pour chercher à l’intérieur ce qui n’est pas à l’extérieur. Je marche conscient que le monde périphérique est d’une sauvagerie absolue mais lucide dans le fait que le monde intérieur est d’une barbarie plus redoutable. Donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux pas changer, le courage de changer les choses que je peux changer et la sagesse d’en connaître la différence !
 
Dans les villes où règne la pénurie j’aime regarder les gens. Même indifférents ils ne sont pas avares en leçons de chose. Deviner leurs vies. Comprendre leur caractère. Percer leurs mystères. On en apprend beaucoup sans bouger un cil. Souvent je m’arrête, je lève la tête, je tire sur la pointe des pieds pour me grandir, pour remarquer un détail qui m’aurait échappé, je suis un curieux infatigable. Si mon corps réclame le silence je me réfugie dans une église, vous ce sont les demeures du dernier repos moi ce sont ces maisons temporaires de la croyance. Je ne viens pas déposer ma foi liturgique au pied des austères colonnes de la nef car ma piété est sommaire, exsangue de rituels. Je viens quêter la paix de l’âme. Mes prières sont muettes, elles ne cherchent pas la bénédiction mais j’aime ce cadre solennel pour méditer.
 
Sur ma chaise paillée, sous l’œil miséricordieux des saints en plâtre, face aux vitraux qui font de la lumière une parole, pas besoin de missel pour lire en moi. La solitude est nécessaire au silence. Une église vous fait passer de l’obscurité à l’éblouissement. Une sorte d’apaisement qui vous sépare de la vie réelle. Tout le monde possède sa part d’ombre, quand on est poète ou philosophe on aime l’obscurité autant que la lumière, celui qui y voit du désespoir le porte peut-être en lui. Il faut accepter son ombre, ne pas lui laisser toute la place. Entre humains tout est question non de perspective mais de perception. Ce n’est pas la chose qui compte mais le regard sur la chose.
 
Le silence, les pierres froides des églises, les tours, les clochers et les châteaux que j’affectionne tout particulièrement, tous ces vestiges du passé correspondent à mon caractère réservé, calme, pondéré, intuitif. Je suis un cérébral qui aime réfléchir derrière une façade hyper sensible. Je suis souvent centré sur moi-même mais non dans un but narcissique mais dans le désir de m’élever. Tout en étant sauvage, j’aime la société et le contact, les relations me dynamisent. J’ai soif de connaissances mais je bascule parfois par lassitude dans l’inappétence envers la vie pour plus tard la trouver merveilleuse et déclencher en moi une boulimie d’activité. Je me méfie toutefois des excès dont je connais bien le côté destructeur, j’ai dépassé le cap de la maturité même si je reste un éternel enfant.
 
Hélas je tiens pour la fin un sujet de fâcherie qui crispe mes poings. Je le gardais pour la mauvaise bouche. Je l’évoque avec une réserve de bon aloi car il se pourrait que je me trompe sur les perspectives. Des prédateurs inattendus (en fait des lois économiques) ont conduit un de nos producteurs à mettre la clef sous la porte et à rompre ses livraisons avec ses clients dont notre établissement. Il est indispensable de trouver l’entreprise qui suppléera à cette désaffection afin de ne pas manquer de stock car cultiver du chanvre en France devient chaque année plus ardu. Je vous épargne les détails mais en substance il est possible que je sois bloqué un à deux mois et que je m’éloigne de notre cher pays pour engager de nouvelles transactions. Notre rencontre risque donc d’être reportée même si aucune date n’était encore fixée. Je crois savoir que vous étiez disposée à ne pas attendre une année pour cesser de dessiner notre existence et commencer à la peindre côte à côte répondant ainsi à mes vœux les plus chers. J’en prends le ciel à témoin : il me tarde de consacrer ma destinée à moins parler et plus aimer, en apaisant mes lèvres au tendre frôlement des vôtres.
 
Bien à vous, Nathan Audigier-Pincemaille.

@Bruno San Marco, à suivre.
L’écriture de ces feuilletons se déroule sur le mode du « 
work in progress« . C’est à dire un chantier d’écriture en cours qui tient compte de vos avis, de vos réactions, de la crédibilité de l’oeuvre future. Certains retours et rectifications peuvent être consentis dans le but d’améliorer la crédibilité de l’histoire, d’alléger le style ! Il est vivement conseillé de relire les premiers épisodes qui ont été modifiés.

 
Publicités

2 commentaires

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s