FEUILLETON 12

Résumé des épisodes précédents : Nous sommes en mars 1914, deux inconnus se sont aperçus brièvement dans le hall d’un grand hôtel parisien. Nathan a eu le coup de foudre. Trouvant l’adresse de la jeune femme il lui écrit des lettres enflammées auxquelles elle va répondre avec entrain. Il s’ensuit un jeu romantique passionné qui conduit à des sentiments amoureux. Les deux jeunes gens conviennent de se rencontrer mais Nathan va annoncer à Clara une mauvaise nouvelle.

 

Cher Nathan,
 
Votre servante dévouée aimerait aussi croire à cet être délicieux venu du ciel l’inonder de ses bienfaits, la transcender, donner un nouveau sens à sa vie, lui faire aimer l’humanité entière ! L’absence de l’autre vous larde de coups de lame à l’abdomen. L’amour est si beau quand il est partagé ! Il vous remplit de magie. Surtout dans les débuts où l’alchimie est merveilleuse. L’amour vous coupe du sommeil, vous prive de l’appétit, vous rend plus beau, vous transforme, vous fait renaître ! Des parfums de fleurs du mal, de sacré désacralisé, d’encens encensé, des envies de rester et de partir, voilà entre quoi il faut choisir. Où se cache mon désir, dans quelle ruelle secrète, à l’ouest, à l’est, qui détient la clef ? On l’annonce partout, on l’ovationne, on le glorifie, on me dit captive, on me dit amoureuse, je crois que je vais me laisser attenter à ma rumeur.
 
Vous devez me trouver un peu bêcheuse, un peu trop sage, pas assez délurée. Mon cher Nathan, je n’ose pas me livrer car je n’oublie jamais la chose importante : je ne vous ai pas encore vu en chair et en os. Ce n’est pas un détail même si tout le monde réclame qu’en amour le physique n’est pas important ! Comment la chimie de mon corps va-t-elle réagir ? Je ne la contrôle pas et si elle me décevait ? Dois-je me lâcher séance tenante ? Si je ne tenais pas compte de ce « détail » mes rêves seraient chaque nuit dans vos bras, j’aurais des papillons dans le ventre qui hurleraient à la lune ! Que dites-vous ? Très bien fermons les yeux, soyons fous et imaginons vos lèvres qui s’approchent silencieusement, vos mains me happent, des frissons me parcourent tout le corps, le désir monte, le creux de mes reins se cambre, ma peau devenue électrique s’embrase au contact de la vôtre. Dois-je continuer et vous dire tout ce que je n’ose pas ?

Débarrassés en toute hâte de l‘excédent vestimentaire, nos corps alanguis et nos deux bouches gourmandes s’entendent très vite pour marivauder dans le stupre à la lumière de la lune. Allongement des télomères garanti. Sur ce navire de débauche, nous sommes deux amants passerelles dont les harpons s’enhardissent. Ondes intimes déposées par une vague marine où avec un appétit d’ogre de longues caresses s’improvisent, s’enchaînent, s’endiablent, s’enflamment ! La langue se brise, escalade les sommets, plonge, se dérobe, s’étend dans un plaisir retenu, des envies inassouvies, puis bientôt une étreinte qui culmine ! Nos corps s’attachent à la même proue et l’écume nous flagelle le visage, l’océan nous emporte ! L’ivresse immense cambre les deux capitaines de vaisseaux, aspire l’un vers l’autre comme deux gouttes d’eau enfin réunies.

Et vite un grand baquet d’eau froide pour taire mes désirs ! La vilaine fille vous ne trouvez pas ? Les mots sont mon aquarelle, l’éclat dans la nuit, l’apaisement dans la lumière. Ils sont mon miroir où je peux crier, mon océan où je peux me reposer. Ils ajoutent de l’âme à l’âme, du rêve aux rêves. Ils sont ma terre mon ciel. Vous venez en complément astral comme un joli conte dont je découvre les vibrations et les inspirations. Peu à peu vos comètes se mêlent à mon cosmos, forment une musique qui s’échappe par la fenêtre, s’en va, revient. Ouvrir tardivement les volets pour respirer la forêt, apercevoir la brume entre deux rayons de soleil, déjeuner tranquillement sur la terrasse, votre lettre à la main, voilà qui me rend heureuse et pleine de désirs.
 
 J’ai beaucoup apprécié votre photographie mon cher Nathan Audigier-Pincemaille. Avec ou sans moustache, vous êtes bel homme et mon imagination correspond à merveille avec ce portrait. Vous allez dire que les femmes sont pointilleuses mais je trouve néanmoins dommage de tenir votre index contre votre tempe et votre majeur plié contre la bouche. Cette pose dissimule une partie de votre visage mais l’essentiel est là dans cette nature profonde qui ressemble tant à l’exaucement de mes vœux. Merci de m’emmener dans vos labyrinthes psychologiques qui sont souvent sans véritable issue pour l’être humain en quête de la porte de sortie : le bonheur. On sent dans votre regard dur et décidé l’empreinte d’un chef. Je ne suis pas du genre de femmes à me soumettre à la volonté masculine, à faire des concessions, à me laisser dicter une conduite, je préfère vous prévenir ! Mais comme vous je ne suis pas faite d’un seul bloc, j’ai mille facettes et l’important est de ne jamais achever d’en faire le tour !
 
Vous décrivez votre raffiné physique avec le style dithyrambique que je commence à connaître. Je vous taquine, j’aime vos longues phrases, vos adverbes et vos qualificatifs peu usés par les roturiers et les manants. Seuls les beaux esprits m’accaparent et leur langage précieux m’attire avec exaltation. Les poètes, et vous n’en êtes pas des moindres, me modèlent et me réconcilient avec l’univers. Votre charme ne réside pas que dans votre esprit. Votre visage aux traits fins et doux où les marques du temps sont absentes est à la fois enfantin et adulte. Exceptée la ride du lion situé sur votre front entre les deux sourcils qui vous donne un petit air sévère. Vos yeux lancent des flammes angéliques et j’avoue qu’elles me réchauffent assise à me petite table pour vous écrire. Votre nez n’est pas si grand, il est gracieux et un brin ironique. Votre bouche d’une chair qui fait songer aux fruits appelle le baiser et je préfère éviter de trop la croiser de peur que mon âme quitte mon corps. Votre menton arrondi ne possède pas ce côté hautain fréquent chez les gens de votre âge. Votre teint hâlé est celui des marins habitués au quart de vigie, aux explorateurs de brousse, aux marchands d’esclaves, aux missionnaires des colonies d’Afrique.
 
Votre voix est sans doute bien posée et grave, prompte à donner des ordres virils et à prodiguer des encouragements altruistes. L’organe sensible d’un homme sûr de sa force. La mienne est celle d’une midinette qui sait certes ce qu’elle veut, tour à tour reine et princesse, autoritaire et modeste, jamais esclave, jamais fluette. Elle est nourrie de mon sourire permanent et j’entends souvent que je transporte le soleil, qu’il entre avec moi dans les pièces où je pénètre. Je m’exprime avec un timbre clair et assuré. Dans la vie mieux vaut être rangé parmi ceux qui ont la voix qui porte et le sourire en bandoulière. La confiance permet d’avoir plus de succès et donc plus de confiance, c’est un cercle vertueux.
 
Je parlerai de moi à peine, pour ne rien édulcorer, ne rien flatter. Je ne sais pas me mettre en avant ni faire le tri entre mes qualités qui sont des défauts et mes défauts qui sont des qualités. Je me crois assez alerte et enjouée, particulièrement communicative. Mon père dit souvent que je pourrais tenir des conversations avec des portes de prison. Aurais-je besoin des autres pour me sentir exister ? Je ne cherche pas à plaire ni à être en représentation mais j’aime amuser la galerie comme une gamine en dépit d’une timidité séquelle de mon enfance où j’étais introvertie. Je n’aime pas être regardée mais j’aime être aimée. L’élégance m’est chère et je la pratique sans effort déraisonnable. Je suis assez maligne et je ne vois que des solutions là où les autres s’acharnent en pure perte. Voyez ma vanité ! Je possède un esprit critique, sensible, un sens aigu de l’observation. Je suis exigeante, perfectionniste, idéaliste, une grande rigueur me rend parfois égocentrique et acerbe mais dans l’ensemble je suis une chic fille. J’ai le goût des voyages et j’adore faire ma valise malheureusement ce loisir est rarement d’actualité. Je suis curieuse non pas parce que je n’ai pas de vie mais parce que je veux en avoir plusieurs !
 
Voilà comment je me vois mais il existe mille réalités tissant des chemins invisibles. On ne voit les choses qu’à travers notre perception. On apprécie en utilisant nos rouages, notre mode de fonctionnement, le résultat est multiple. Si notre esprit est tordu, les choses seront tordues. Si notre esprit est droit, les choses seront droites pas penchées. On perçoit l’existence telle que nous sommes. La même scène sera vue différemment par autant de personnes différentes. L’important dans la rencontre n’est pas de savoir qui a raison puisque personne n’a jamais raison. L’important est de pouvoir s’entendre malgré les différences. Je rencontre souvent des gens qui me trouvent fantastique au bout de cinq minutes à peine que l’on se connaît et qui me jettent à la face leurs plates louanges ou leurs nuées corrosives ! Est-ce utile d’ajouter que ces sournois sortent de ma vie aussi vite qu’ils ont désiré y entrer ?
 
Paris n’a pas été bâti en un jour et ma patience sera grande à nous voir. Je ne vous oublierai pas en deux mois ni en six, ne soyez donc pas inquiet ! Le devoir avant tout ! Je vous en voudrais de négliger vos affaires pour moi comme je m’en voudrais de négliger mon père et ma boutique. Seule une rencontre aboutie dictera nos destins car pour l’instant nous ne sommes que deux personnages d’un conte de fées pas encore sorti en librairie. Petit à petit l’oiseau fait son nid et il a besoin d’être apprivoisé pour venir manger dans la main. Je crois que je picore déjà dans la vôtre les graines de votre passion sincère qui se propage dans vos jolis mots dont la pureté me touche. Ce supplément du soleil est le conseiller des grâces et la mémoire de l’avenir. Je suis votre égale, il me tarde de goûter aux commodités de la conversation au bord d’un lac sans passer par une plume trempée dans l’encrier. Versailles est un joli écrin mais n’importe quel endroit peuplé d’arbres et d’oiseaux suffiront à doubler ma joie.
 
J’imagine déjà les nuits où je pourrais vous rejoindre en cachette, oublieuse des convenances, je les passerais emmêlée dans vos jambes et dans vos bras. Vous vous réveillerez pour me regarder, vérifier que je suis bien là, pour m’embrasser sur le mollet, le creux du genou, la cuisse, la hanche, l’épaule, le cou, le front, le nez, les yeux. Je réagirais dans un semi-sommeil, gémissant doucement, remuant favorablement tandis que vous partirez en expédition dans tout mon corps.
 
Bien à vous, Clara de Belligny.
 

 
 

@Bruno San Marco, à suivre.
L’écriture de ces feuilletons se déroule sur le mode du « 
work in progress« . C’est à dire un chantier d’écriture en cours qui tient compte de vos avis, de vos réactions, de la crédibilité de l’oeuvre future. Certains retours et rectifications peuvent être consentis dans le but d’améliorer la crédibilité de l’histoire, d’alléger le style ! Il est vivement conseillé de relire les premiers épisodes qui ont été modifiés.

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3 commentaires

  1. Tu ne fais pas qu’ouvrir les yeux sur le monde qui t’entoure, tu sondes dans les âmes et celle de cette Clara me dit que beaucoup de femmes s’y reconnaîtront. Wow…
    Elle a un sacré tempérament qui donne du peps au récit mais aussi aux lectrices qui ont tendance à se vivre sur leurs acquis… Il faut toujours garder ce charme dont est nantie Clara.
    Bravo
    Bizatoi

    Aimé par 2 personnes

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