FEUILLETON 13

Résumé des épisodes précédents : Nous sommes en mars 1914, deux inconnus se sont aperçus brièvement dans le hall d’un grand hôtel parisien. Nathan a eu le coup de foudre. Trouvant l’adresse de la jeune femme il lui écrit des lettres enflammées auxquelles elle va répondre avec entrain. Il s’ensuit un jeu romantique passionné qui conduit à des sentiments amoureux. Les deux jeunes gens conviennent de se rencontrer et Nathan va annoncer à Clara une excellente nouvelle !

 

Ma Très Chère Clara,

 

Quelle lettre éprouvante ! Vous venez de me faire l’amour ni plus ni moins, j’en suis tout retourné ! La place était libre, vous la prenez, vous devenez la nouvelle idole ! Loin des femmes sans richesse d’âme que j’ai connues, sans consistance, sans relief, souvent muettes comme des tombes. Conquis, dévasté, ébloui, au fur et à mesure de nos lettres, j’entre en religion. Le lien entre nous n’est plus cette petite et chétive existence mais un vaillant cordage. Le besoin de vous contempler se transforme en nécessité impérieuse, en puissant aimant, en désir provocant. Moi aussi j’ai besoin d’un baquet d’eau froide, d’un service de réanimation, d’une infirmière de la Croix Rouge. Dans quel état me mettez-vous !
Dans l’étroit passage que par bonté vous me laissez, je n’hésite pas sur ces espérances à me pencher car enfin apparaît la muse. Vous qui rayonnez dans mon fief, je vous désire libre captive, je me moque des logiques qui gouvernent, des pierres grises ! Je suis aux ordres de votre amour dont ma lecture est attentive, humble serviteur de votre âme dont les caresses me grisent. Devenant l’habile plume du sublime dont vous êtes l’élue se peut-il que vos lèvres parcourent ma peau sans limites ? Que vos soupirs chassent le cri des douleurs vaincues ? Venez, envahissez mon infini où les ailes du désir s’excitent. Notre secret charnel mérite un avenir ô combien prodigieux… L’écrin épique, la tornade la plus féerique, l’irrésolue dévotion, il chevauchera monts et mers, il fera un bouquet des cieux…
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Quand je pense au mystère ému qui vous auréole, à vos yeux comme seul paysage, aux vagues sans failles qui me submergent, aux courbes sensuelles que j’imagine, aux lèvres qui doivent mourir sans leurs baisers, corps et esprit défaillent. Mes tempes battent et bourdonnent. Ô passante dont je rêve de voir le pas fiévreux stopper, la silhouette se retourner ! J’ai envie de me truffer d’ombres, de clartés au-dessus du commun, d’assassiner le temps, de détruire la distance, de combler les silences, de fondre en vertiges, en échos, en soupirs, en râles ! Que la réalité me fasse oiseau, chevalier, poète intrépide, héros libre d’aller vous rejoindre peu importe où vous êtes !
C’est décidé je viens vous voir, chez vous, à Orgeval, précisément dans une semaine si vous êtes libre ! Je profite d’une accalmie avant un séjour prolongé à l’étranger qui s’avère de plus en plus probable. Je veux absolument vous rencontrer avant de monter à bord de ce navire qui m’emportera loin de vous. Ma grand-mère avait coutume de dire que « discuter ne fait pas cuire le riz » eh bien écoutons ma grand-mère et remplaçons nos romances épistolaires par du vécu, des caresses, des regards ! Plût à Dieu de ne pas contrarier nos projets et de me laisser prendre la voie ferrée pour rejoindre la capitale puis votre village. Ce sera l’affaire d’une journée et le miracle pourra avoir lieu. Vous et moi, ce rêve devenant réalité !
Dans mes rêves qui n’ont que des bords doux et malléables, vous devenez un rituel, je vous sens déjà conquise, pressée de valider mon désir, impatiente presque autant que moi de lever le voile. Je sens à l’avance votre parfum m’envahir, l’espoir romantique au cœur, il ne reste que quelques mètres pour que nos deux bouches ne deviennent qu’une. Ma main rejoint la vôtre. Votre peau frémit, votre cœur s’emballe, le furieux palpite. Je ne veux pas me réveiller. L’instant est au-delà des mots. Un volcan nous habite. Pourtant ma voix résonne, lave sensuelle, vous rappelle au désordre, à l’inassouvie alchimie, à la grandeur des folies. La percevoir à vos côtés déjà familière vous rend heureuse au point que vos jambes si jolies flagellent.
Si je ne vous prends pas dans mes bras, vous chutez dans des limbes dont je serais certes le gardien mais je vous veux vivante, vibrante ! Peu à peu le soleil surgit. On ne ment pas à l’heure de l’éclosion du bonheur. Voilà les puretés d’intention qui m’animent ce matin quand je relis vos audacieuses pensées, quand je serre sur mon cœur celles que vous n’offrez qu’à moi. Comme je tremble en écrivant ces paroles qui viennent des venelles de mon cœur. Je prends une craie et sur le marbre gris au-dessus du cratère des douceurs j’écris la plus tendre des folies : « La chère inconnue bientôt ne le sera plus, elle n’attendait que moi mais elle ne le savait pas. » Dans une semaine nos mains seront serrées si fort près de notre cœur que nos lèvres se marieront, je n’ose y croire et pourtant la chose est bien réelle. Vous et moi !
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J’espère que votre père se porte aux mieux des possibilités et je vous prie de lui adresser mes amitiés si la chose est bien sûr envisageable. Je lui serai éternellement reconnaissant d’avoir consacré une grande partie de sa vie à embellir le monde par votre venue. Avoir quelque chose à perdre c’est ce qui donne du sens à la vie. Comment l’être aimé arrive-t-il à bouger, travailler, manger, respirer sans vous ? C’est un mystère. Le conjoint devient alors un bourreau sanguinaire. Ses silences sont des ronces, ses mots des barbelés. Éventré, vous regrettez le vide qui vous remplissait alors que cet amour qui vous remplit vous vide. Une minute de plus sans lui vous fera mourir !
Je crains terriblement d’aimer sans être aimé. Certes la situation est du plus grand romantisme mais je n’ai pas le don d’aimer de façon unilatérale. L’absence de ce regard rayonnant, ce regard épanoui qui à la fois vous remplit et vous déshabille, ce serait d’un désespoir consommé. Et puis on réfléchit on se dit que la vie n’est pas si laide, peut-être même qu’elle est d’une douce cruauté. Pour certains le bonheur fait peur car ils craignent d’avoir des comptes à rendre s’ils en possèdent trop.
Comme si le bonheur tel un tsunami engendrait forcément des vagues de malheur. Alors pour éviter d’être malheureux plus tard ils se rendent malheureux tout de suite, ils perdent le cap, ils capitulent devant la marée et transforment leur bonheur actuel en dérive. Le principe de la dépression qui sous un masque apparent de félicité se ronge d’angoisses permanentes et vous engloutit. Je trouve qu’il faut profiter prestement des bons moments et dans l’adversité laisser venir ces moments mélancoliques en se disant qu’ils renforcent nos moments de bonheurs et non qu’ils les appauvrissent.
Loin de moi ces idées noires ! Lorsque vous rencontrez quelqu’un qui va compter pour vous, il existe deux moments assez sublimes. Le premier a lieu durant la période de séduction lorsque confiant en vous, vous guettez les marques d’intérêt. Il vous faut vaincre et convaincre. Ressentir les alchimies. Le second moment intervient lorsque vous les avez perçues mais il faut néanmoins confirmation en prenant la main de la demoiselle. On la regarde dans les yeux et on la transperce de ses rayons dorés. Eh bien voilà entre nous une situation inédite qui n’est guère répertoriée par un quelconque catalogue et qui atteint mon cœur telle une flèche flamboyante. Dans l’air doux et chaud tenir votre main pour de longues promenades serait un bonheur effroyable ! Découvrir avec vous mille endroits et retourner sur d’autres magnifiques où je fus seul sans personne avec qui partager mes belles émotions, voilà le rêve que je fais.
J’ai visité Versailles il y a un an, j’étais seul et dans une humeur égale. J’avais l’impression de venir de cette époque, d’être chez moi, de comprendre chaque pierre, d’aimer chaque brin d’herbe. Je ne me prends pas pour un roi mais j’appartiens de tout cœur à cet esprit romantique des siècles passés. Connaissez-vous cette petite rotonde à l’antique située dans le Jardin anglais de Versailles ? J’adore le Belvédère que tout le monde connaît mais je préfère ce lieu magique bâti sur une île de la rivière, qui domine le petit lac, cet édifice majestueux épris de romanité et de beaux sentiments nommé à juste titre le « Temple de l’Amour ». Dressé sur un socle auquel conduisent sept marches rondes, il fut imaginé par Marie-Antoinette en 1777, on peut lui en rendre grâce.
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De l’aube au crépuscule Marie-Antoinette pouvait contempler son temple depuis les fenêtres du château du Petit Trianon. Le bâtiment est constitué de douze colonnes corinthiennes surmontées d’une coupole ornée des attributs de l’Amour tandis que le sol est en marbre blanc veiné, de rouge de Languedoc et de marbre de Flandre. Tout cela est du dernier galant. Il me plairait tant de retourner dans ce décor fastueux dédié à l’amour et dans cette mosaïque de lumière, sous les rubans entrelacés, parmi les roses et les rameaux d’olivier que vous soyez ma reine.
Le romantisme, l’amour, la nature, l’art, l’histoire, l’architecture, les monuments, la poésie, l’humour, la littérature, la simplicité, nous aimons beaucoup de choses en commun sauf que j’ai tendance à dépasser par l’excès ce qui chez vous est parfois mesuré. J’en suis désolé mais mon caractère est entier. Le vôtre aussi mais avec un assortiment admirable de contrastes et de tonalités souvent étrangers à votre serviteur. Heureusement pour vous mon ange vous ne me suivez pas sur le terrain de la pensée anarchiste ! J’espère d’ailleurs ne pas vous choquer par mes réactions outrancières quand je m’emporte ! Comme vous je me montre sévère pour les gens qui, de façon métaphorique bien sûr, réclament continuellement à manger alors qu’ils ne nourrissent pas les autres ou peu. Seulement votre façon de l’exprimer est plus judicieuse et plus tangible. Elle démontre une forme de grande intelligence émotionnelle qui s’appuie sur une patience et une bienveillance dont j’ai rarement l’apanage. Mes progrès doivent aller dans ce sens et j’ai encore beaucoup d’efforts à accomplir pour grandir !
Parfois je suis extrémiste dans mes propos, pardonnez ce féminisme paroxystique quand je condamne les hommes sans aucun tri sélectif et les rabaisse ainsi au rang de crétins pulsionnels quand je certifie que leur sexe remplace leur cerveau ! Je préfère la compagnie des femmes car je loue leur imprévisibilité et leur délicatesse. Certains jours je me lève du mauvais pied et je deviens intransigeant car focalisé sur le négatif. C’est l’un de mes défauts et sans doute vous m’apprendrez à plus de nuances. Le virtuel dans lequel nous sommes immergés pourrait sembler figurer du fantasme exacerbé mais je ne doute pas un instant de la véracité de mes sentiments et des vôtres. Vous venez rompre une solitude émaillée par du non sens en m’apportant l’inspiration, l’enthousiasme, en soufflant un vent nouveau sur ces blessures anciennes. J’en oublie les tracasseries du monde. Je suis trop cérébral, je me pose trop de questions sur le sens réel de ma vie alors que je devrais multiplier les instants où je ne me demande rien ! Vous m’aidez à le réaliser et je vous en remercie !
Toutefois votre présence dépasse ce cap primitif du manque que vous comblez. Je n’en suis pas à hurler mon amour sur les toits même si les apparences pourraient vous le laisser supposer! La plume à la main mes doigts gambadent en n’étant que peu raisonnables ! Cette démesure qui vous affole peut-être ne cache qu’un grand besoin d’aimer et d’être aimé. Qui de mieux que vous ? Vous me poussez vers des horizons non soupçonnés, vous nourrissez ma curiosité, vous me faites voyager, vous décuplez le pouvoir de mes émotions, vous me donnez envie d’aimer la vie sous toutes ses formes. Le trait essentiel est bien sûr de réveiller en moi le langage de l’Amour, celui de la tendresse et de la douceur et vous m’inclinez à être de plus en plus poète, de plus en plus sincère, de plus en plus profond. Un humble poète qui avoue son humble amour pour sa déesse et l’expression de ses baisers délicats sur sa peau délicate.
En vous embrassant tendrement, Nathan Audigier-Pincemaille.
 
 
@Bruno San Marco, à suivre.

L’écriture de ces feuilletons se déroule sur le mode du « work in progress« . C’est à dire un chantier d’écriture en cours qui tient compte de vos avis, de vos réactions, de la crédibilité de l’oeuvre future. Certains retours et rectifications peuvent être consentis dans le but d’améliorer la crédibilité de l’histoire, d’alléger le style ! Il est vivement conseillé de relire les premiers épisodes qui ont été modifiés.

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