FEUILLETON 14

Résumé des épisodes précédents : Nous sommes en mars 1914, deux inconnus se sont aperçus brièvement dans le hall d’un grand hôtel parisien. Nathan a eu le coup de foudre. Trouvant l’adresse de la jeune femme il lui écrit des lettres enflammées auxquelles elle va répondre avec entrain. Il s’ensuit un jeu romantique passionné qui conduit à des sentiments amoureux. Les deux jeunes gens conviennent de se rencontrer et Nathan annonce à Clara une excellente nouvelle : il peut venir à Orgeval dans une semaine !

Mon très cher Nathan,

Nous voir, nous voir enfin ! Ai-je bien lu ? Vous me faites défaillir par cette nouvelle sensationnelle et oui bien sûr je serai là pour vous accueillir à la date de votre choix ! Je mettrai ma plus belle toilette et vous pourrez dormir dans la chambre d’ami car il est bien sûr hors de question de vous abandonner à l’hôtel. Nos amours doivent se vivre sous de meilleures auspices et ma maison entourée de champs sera l’écrin idéal pour nous rencontrer pour la première fois. Je vous attendrai à la gare, je trouverai quelqu’un pour prendre vos bagages et nous pourront rentrer à pied. Je n’habite pas loin du chemin de fer et cette promenade composera nos premiers souvenirs.
Je déguste avec enchantement cette excellente nouvelle. En quelques semaines l’inconnue que j’étais est devenue votre bien-aimée et cela sans s’être encore approchés ! L’exploit est retentissant et s’inscrira dans les annales. Je vous taquine mais parfois il me semble que mon esprit perde la raison ! Je vous ai cru hier, je vous espère demain, je vous désire aujourd’hui, je vous verrai encore plus beau dans une semaine ! En attendant votre venue j’ai le tort de vous mettre dans tous vos états et j’assume ma pleine responsabilité, elle m’oblige à vous adresser les plus vives excuses. Veuillez me pardonnez mon Très Cher Nathan de me sentir amoureuse.

C’est vrai que nous paraissons complémentaires. Ces différences ne sont pas un suaire dans lequel nous allons nous envelopper mais une richesse qui nous aide à grandir. Je peux vous apporter un peu plus de tempérance, vous pouvez m’apporter un peu plus d’exubérance ! J’ai tout aimé dans votre lettre même les passages où l’amour est relégué à l’arrière-plan. Ne craignez pas de dépasser les bornes, c’est votre nature, ce n’est pas à moi de vous changer. Vous me plaisez tel que vous êtes et sinon je n’userai pas mon encre à vous écrire mon cher garnement ! Les vérités de l’existence sont un étrange continent et parfois il est bon de lâcher prise et de ne s’occuper que d’art et de nature. Vous aussi vous me donnez envie de poétiser et tenez, tenez, voilà que je me laisse prendre à votre lyre.

« Sur un banc nos rêves s’élancent vers l’azur. Deux océans dont les vagues ignorent l’usure, les chants de l’amour résonnent au plus haut. Cette foi intense en l’infini est notre drapeau. Dans cette quête où nos mains se rejoignent, de l’amour, de l’absolu, nous épousons la poigne. Vertige du silence fait que rien ne nous sépare, à jamais nous serons l’instrument du même art. La nature et sa musique s’avancent avec appétit. Nos cœurs ont souffert mais ils ne sont pas petits. Mille promesses mille baisers viendront les nourrir. La magie d’une vie non ne suffira pas à les remplir. »

Oratoire_4_1000_ThG

On passe souvent sa vie à en chercher le sens, perdu entre les regrets et les espoirs, entre le grenier et le jardin, l’humeur tantôt carcérale tantôt pimpante. Je rêve de vous recevoir, de vous installer confortablement dans le canapé, libre d’aller et de venir comme si vous étiez chez vous. Ma maison est agréable, assez grande pour plusieurs, j’ai un petit bureau qui me sert de boudoir et d’alcôve. C’est là où je lis toutes vos lettres, où je garde dans un tiroir secret que je ferme à clef ces oiseaux venus du ciel. Je ne les garde pas à l’abri des voleurs ou des yeux indiscrets mais des mauvaises pensées. Les autres pièces sont moins intéressantes, elles me servent à m’habiller, manger, dormir, coudre, repasser, les choses qui sont si futiles lorsque le cœur est épris.
La seconde d’après je me demande si j’ai eu tort de m’enflammer ou si au contraire j’aurais dû commander à mon cocher de m’emmener au plus tôt vous seconder dans vos affaires de chanvre que ce soit à Marseille ou en Chine ! D’ailleurs une fois chez moi vous m’en direz davantage sur votre métier, cette jolie vocation que de vouloir vêtir les personnes de matières nobles et de leur faire aimer les plantes faites pour leur confort. Je suis curieuse de vos curiosités. Mon absence de remords à vous torturer par mes désirs inavoués est digne des plus grandes pécheresses et j’irai probablement en enfer. En attendant j’entends goûter au plus vite aux joies paradisiaques et si un jour je dois me confesser au milieu des nuages dans un purgatoire où vous ne serez pas que je meure en ayant pleinement vécu !

images  Vous aimez Versailles, vous aimez les églises, je les aime aussi ces endroits magiques et depuis peu j’aime les temples. L’écho des éthers. Une autre catégorie de pont entre nous et les anges. On se sent immense. De temples il ne s’en trouve guère dans les environs car les guerres de religions ont épargné le canton mais je me suis rendue l’an dernier près d’une amie qui habite le sud de la France à Nîmes, pays des taureaux, des cigales, des ciels dégagés. J’ai pu me reposer dans l’un de ces paquebots de tranquillité et de dépouillement. Pour les chrétiens réformés le temple n’est pas un lieu sacré, les rites n’y sont pas formels, ce n’est pas la maison de Dieu car Dieu est dans leur cœur. C’est juste un endroit pour rassembler la communauté où l’essentiel est invisible.
Le Petit Temple est un ancien couvent des Ursulines avec une chapelle. Ce n’est pas ouvert au public mais mon amie possède ses entrées. Après la révolution, il fut prêté en 1793 à la communauté protestante, il deviendra le Petit Temple après avoir beaucoup servi de maison de redressement de jeunes filles éduquées à la dure et ramenées de force à la religion catholique. Son style est baroque, avec des influences provençales dès que l’on veut bien lever la tête. Les boiseries sont en noyer et un parquet remplace le pavé. On y trouve les paroles de la Bible mais ni statue ni peinture ni crucifix. Les Tables de la Loi décorent tout un mur et ce depuis près d’un siècle. On trouve aussi une chaire, un orgue, une table pour la communion, une cloche, des bancs mais aucune décoration car le luxe n’est pas protestant.

Nous avons également découvert ensemble le Temple de l’Oratoire du Louvre dont les arrondis et les voûtes m’ont ravi. Il possède également ses orgues grandioses et c’est visiblement un trait commun à tous les lieux de culte nîmois, ce qui me laisse pantoise. J’ai pu apprécier plusieurs morceaux de musique accompagnés de flûtes et de violons. Une véritable féerie ! J’ai adoré me reposer dans ce lieu non pas comme on entre en pénitence, par pieuse dévotion en se précipitant dans l’eau bénite pour éviter les flammes par peur du courroux divin. J’ai médité comme vous dans vos églises pour rester dans un dialogue serein entre moi et moi, le silence bienfaisant fut le sang de mes pensées.

event_jeux-d-orgue-temple-de-l-oratoire_275513

J’ai envie de vous parler de ma famille. Mon frère Guillaume, plus jeune de quatre ans, habite pas très loin de Paris et vient souvent me rendre visite. Ce fut le cas hier et après avoir bu un thé nous sommes partis nous promener dans la campagne autour du village. Les paysans, les bourgmestres et les bâtisseurs ont beau vouloir la domestiquer elle ne se laisse pas faire et s’infiltre par les fossés, les haies et le moindre trou. Chasser la nature elle revient toujours au galop ! Tout en marchant mon frère me raconte toujours des histoires à dormir debout. Hier il a voulu me faire croire qu’il dormait à la verticale après avoir cloué son lit contre une cloison face à la fenêtre ce qui lui permettrait de s’endormir à la belle étoile !
J’ai désormais un calendrier dans le ventre. Dans une semaine vous serez là en face de moi je n’ose y croire. Pourtant votre promesse est si réelle. J’ai la tête lourde, le cœur léger, je ne peux plus vous écrire : il me faut changer d’idées pour ne pas rester bête à vous rêvasser. Je vais rendre visite à mon père qui se porte au mieux par rapport à son faible état. C’est bienveillant de me demander chaque fois de ses nouvelles et je lui ai glissé quelques mots à votre sujet. Il a eu un un sourire ému et comblé par la narration de nos aventures qui lui rappellent bien des souvenirs.

Je dois provisoirement vous quitter, refermer l’enveloppe et prier pour que votre prochaine lettre m’arrive au plus tôt et ne me laisse pas dans l’attente et l’oisiveté. Mon bureau est bordé de deux magnifiques plantes que vous aimerez j’en suis certaine. Quand je vous écris je caresse leurs feuilles et je sens leur sève enivrante. Vos mots sont des tableaux enchanteurs, des souffles paisibles et me baignent dans une chaude et sereine ambiance. Un état propice à partir dans des songes dont nous sommes les seuls protagonistes. Je rêve d’une nuit où mon corps vous appartient, je rêve d’un matin où vos bras m’entourent, où toute la légèreté de mon être repose contre vous. Je rêve aux repas pris avec vous, aux verres de vin qui trinquent, aux sourires qui se répondent. Je songe à vous comme à une nouvelle atmosphère.
En vous embrassant, Clara de Belligny.

 


@ Bruno San Marco, à suivre.
L’écriture de ces feuilletons se déroule sur le mode du « 
work in progress« . C’est à dire un chantier d’écriture en cours qui tient compte de vos avis, de vos réactions, de la crédibilité de l’oeuvre future. Certains retours et rectifications peuvent être consentis dans le but d’améliorer la crédibilité de l’histoire, d’alléger le style ! Il est vivement conseillé de relire les premiers épisodes qui ont été modifiés.

 

Publicités

9 commentaires

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s