FEUILLETON 15

Résumé des épisodes précédentsNous sommes en mai 1914, deux inconnus se sont aperçus brièvement dans le hall d’un grand hôtel parisien deux mois plus tôt. Nathan a eu le coup de foudre. Trouvant l’adresse de la jeune femme il lui écrit des lettres enflammées auxquelles elle va répondre avec entrain. Il s’ensuit un jeu romantique passionné qui conduit à des sentiments amoureux. Les deux jeunes gens conviennent de se rencontrer mais Nathan va annoncer à Clara une mauvaise nouvelle : alors qu’ils devaient se voir enfin, il doit partir précipitamment deux mois au Chili pour ses affaires et leur rencontre est reportée !

Statues à l'île de Paques

Ma tendre bien-aimée, 
Catastrophe ! Malheur ! Calamité ! La souffrance est-elle une loi divine ? Le long courrier que je devais prendre pour partir au Chili avance son départ d’une semaine. Misère ! Enfer ! Des raisons obscures excusent cette précipitation et si je le manque il me faudra attendre six mois avant d’embarquer. Tout refus serait de nature à perdre mon poste. C’est le cœur déchiré que j’ai appris la nouvelle ! Oui ma douce Clara je vous annonce en pleurant de rage comme un enfant que je ne pourrais pas venir à Orgeval comme il était convenu. Je ne boirais pas le thé avec vous, je ne ferais pas connaissance avec vos plantes, je ne prendrais pas vos charmants sentiers, la gare restera muette. Marseille est devenu mon tombeau.
C’est littéralement affreux, je suis abattu, cloué au sol. L’escadrille de l’infortune m’a décimé de son sang impur. « – Les impondérables », m’a dit en souriant mon directeur. Celui-ci je le déteste. Contre la fatalité, je vais devenir le soldat de notre amour, le porte-drapeau de nos élans et inlassablement je monterais sus à l’ennemi, je revendiquerais cette part de bonheur qui nous revient de droit, je la défendrais bec et ongles ! Le soir à la veillée lorsque les obus seront enfin plongés dans le silence, que le ciel aura signé l’armistice, je serais entièrement dans vos bras et dans vos pensées mon tendre amour. Je prendrais la plume et le papier, face à votre portrait je vous écrirais, je vous enverrais des « cartes postales du front » qui seront plutôt de longues lettres écrites sous un feu nourri de balles perdues car j’aurais sans doute beaucoup à vous raconter. Je n’omettrais pas à chacun de nos rendez-vous de mentionner l’adresse où vos missives pourront me parvenir. Il est hors de question de perdre le moindre jour pour des motifs administratifs même si un contexte martial est à craindre dans ce pays..
Entendez-vous dans vos campagnes mugir ces féroces soldats ? Ces impondérables viennent jusque dans mes rêves étouffer vos flammes et les condamner au bagne ! Il n’y a pas de tranchée assez profonde dans les bois pour cacher sous les bombes mon désarroi. Il y a un poème à faire sur la balle qui vous manque, sur l’ennemi qui vous mitraille caché dans sa méchante planque. Dans la tranchée ces enfants en larmes ne sont plus des soldats, l’étendard sanglant règne sur le régiment. Le jour de gloire est trépassé ! Le clairon sonne la retraite, ces troufions veulent leur mère, leur compagne, non des sillons et des canons ! Il y a un poème à faire sur l’amour à qui on coupe les bras. Le drapeau noir flotte au vent ! Allons amants de la piraterie !
L’honneur ou le déshonneur n’existent pas quand on monte au front défendre sa patrie. Mourir pour la paix jamais, mourir pour l’amour toujours ! Cette guerre je la ferais si l’ennemi est  l’être odieux qui nous sépare. Si cet animal sauvage, briseur de familles, bourreau d’orphelins, m’empêche de cueillir cette fleur joyeuse nul doute que je mettrais une baïonnette au bout de mon fusil et que j’irais combattre ! J’ignore tout de l’âme des canons mais ils tonnent pour abattre qui ose se dresser entre vous et moi ! Ce crépuscule apocalyptique me fait peur et j’irais allumer toutes les étoiles pour chasser cette tyrannie guerrière et triompher de ces faux dieux qui pourfendent notre bonheur !
J’écris cette lettre en deux fois pour que ma colère repose et ne soit pas mon fanion. Une autre teinte serait profitable à nos étreintes. Soyons positifs, après la pluie le beau temps, utilisons les proverbes riches en gaieté factice. Les choses pourraient être pire : ne vous avoir jamais rencontrée, posséder un cœur aussi vide que le compte en banque de mon entreprise après le malheur financier qui nous touche et m’oblige à m’expatrier. Si j’oublie cette genèse délicieuse et toutes les conséquences merveilleuses de ce trouble, j’agirais avec bassesse, ingratitude, je serais coupable d’une infamie. Ignorons donc cet obstacle qui se met en travers comme un tronc d’arbre au milieu d’une route. Un double sentiment ne doit pas nous habiter et il est juste de se consacrer uniquement à celui qui nourrit notre ferveur.
Je mettrais ainsi fin à cette longue disette qui va durer deux mois pendant lesquels envisager notre rencontre sera remis à plus tard en raison d’un voyage inévitable. Nous pourrons toujours nous écrire mais chaque lettre mettra un temps insensé à parvenir car elles prendront comme moi le bateau avant d’être soumise aux bons soins de relais postaux plus ou moins inexistants dans ces contrées reculées. Je pars au Chili par les mers et rien que le voyage aller me prendra deux semaines. J’avoue avec honte que j’ai déposé plusieurs cierges à Notre-Dame-de-la-Garde pour implorer les dieux d’abréger mon séjour et par prudence je garde des cierges dans le tiroir de ma table de chevet avec toutes vos lettres. Je suis donc condamné à un périple dans le continent américain qui me prive des yeux d’une femme vive, intelligente, drôle, simple et franche, une femme dont la beauté et l’élégance me forcent à me démultiplier, à trouver le meilleur en moi pour la mériter. Oui je rêve d’une femme dont les caresses me font toucher le vrai ciel, celui où le sublime fuit le sordide. Mais je ne veux pas vous salir de pensées infécondes, vous méritez la soie de mes éloges, la chair de mes désirs, l’hommage de mes sens.
Que j’ai aimé votre poésie, je l’entends encore dans l’ivresse de mes songes : « Mille promesses mille baisers viendront les nourrir. La magie d’une vie ne suffira pas à les remplir. » Je fais mienne cette nouvelle atmosphère. Elle vient circonscrire ma douleur, l’amoindrir. Ses nuages sont remplis de votre image, de votre doux visage. Oui ma Clara la vie continuera même ni nous ne pourrons pas nous lire au même rythme durant deux mois. Je remuerais ciel et terre pour que dès mon retour je puisse venir comme promis à Orgeval goûter aux fougues de l’amour jamais rassasié.
J’ai en tête le discours de Victor Hugo en l849 où en pleine Assemblée Nationale il blâme les députés pour leur arrogance, leur mépris et leur indifférence alors que la misère crève les yeux et qu’ils se conduisent en aveugles. Je ne dois pas les imiter, faire l’enfant gâté, me plaindre alors que j’ai tout ! « Il y a dans Paris, dans ces faubourgs de Paris que le vent de l’émeute soulevait naguère si aisément, il y a des rues, des maisons, des cloaques, où des familles, des familles entières, vivent pêle-mêle, hommes, femmes, jeunes filles, enfants, n’ayant pour lits, n’ayant pour couvertures, j’ai presque dit pour vêtement, que des monceaux infects de chiffons en fermentation, ramassés dans la fange du coin des bornes, espèce de fumier des villes, où des créatures s’enfouissent toutes vivantes pour échapper au froid de l’hiver.« 
Je m’en vais au Chili , vais-je trouver le choléra, la misère, la famine, probablement… Là-bas les enfants cherchent-ils leur nourriture dans des débris immondes et pestilentiels ? C’est fort possible et mon séjour sera mouvementé, je ne compte pas fermer les yeux sur tous ces crimes envers l’humanité. J’apporterai mon aide si je le peux et si ce nouveau contrat rempli nos poches je les viderai pour en donner une partie aux déshérités. Je me rends dans ce pays sans doute pauvre en tout sauf en chanvre pour trouver des producteurs pour la manufacture qui m’emploie. Le marché est en pleine expansion mais nous devons lutter contre les ravageurs, les parasites et les maladies de la plante. Parfois une entreprise est ruinée du jour au lendemain si sa récolte a été dévastée par le climat ou toutes sortes de raisons et il me faut alors prendre mon bâton de pèlerin et explorer le monde. Le voyage sera long et pénible mais j’emporte votre photo et toutes vos lettres, j’en lirai une chaque soir après le travail et avant de me coucher.
Vous dites rien n’y connaître en chanvre alors je vous éclaire un peu. Cette plante robuste peut atteindre quatre mètres de haut et fut l’une des premières domestiquées par l’homme, elle a accompagné l’Histoire de nos civilisations depuis plus de dix mille ans ! Le chanvre peut être cultivé pour sa fibre végétale contenue dans la tige, opération fastidieuse, et ses vertus industrielles dans plusieurs domaines ou bien grâce à sa graine pour en produire une huile ou une substance utilisée à des fins médicales ou hallucinogènes. À cause de l’importation du coton qui consomme pourtant beaucoup d’eau, le chanvre est de moins en moins cultivé en France alors que notre pays était à la pointe. Mélangé à du lin le chanvre confectionne des habits très agréables à porter. La première Bible imprimée par Gutenberg l’aurait été sur du papier de chanvre ! La marine à voile l’utilise pour ses ficelles, ses filets et ses cordages. C’est également une plante d’un grand pouvoir pour vous déconnecter du réel. Je laisse cet apparat à ceux qui en raffolent. Le cannabis extrait du chanvre excite la curiosité des hommes mais pas la mienne, cet aspect de la plante provoque mon dédain autant que le tabac. Je suis trop orgueilleux pour laisser des psychotropes me mener à leur guise.
Je vous avais écrit il y a quelques semaines que j’occupe cette place de négociant suite à une promesse de mon oncle envers mon père et d’un engagement qui correspond plus à un devoir familial qu’à une vocation. Mon père est mort il y a dix ans d’une traître maladie et mon oncle Ferdinand a pris mon destin en mains alors que j’étais étudiant à perpétuité. Il est toujours vivant et je vous marque son adresse en bas de ma lettre car il est comme un tuteur et sait toujours où me trouver. Jeune, je me dévouais au Droit sans être certain de finir notaire ou avocat puis j’ai bifurqué vers les hautes études commerciales sans savoir où j’allais car jeune homme je n’avais pas d’autres d’ambitions que de profiter de la vie et de m’amuser. Mon oncle m’a placé dans un comptoir, de fil en aiguille j’ai pris du grade jusqu’à diriger les achats et la prospection.
Vous n’êtes pas là et tout mon être se morfond, pour une seconde près de vous oh quel bond ! Je compte le temps, ce scélérat qui sépare les amoureux des jardins publics, des gares où jamais le désir ne dépérit. Oh je voudrais que mon corps du votre hérite et que notre amour sans toit vite s’abrite !
En vous embrassant avec la rage des vainqueurs et la douceur des adorateurs, Nathan Audigier-Pincemaille.
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@Bruno San Marco, à suivre.

L’écriture de ces feuilletons se déroule sur le mode du « work in progress« . C’est à dire un chantier d’écriture en cours qui tient compte de vos avis, de vos réactions, de la crédibilité de l’oeuvre future. Certains retours et rectifications peuvent être consentis dans le but d’améliorer la crédibilité de l’histoire, d’alléger le style ! Il est vivement conseillé de relire les premiers épisodes qui ont été modifiés.

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11 commentaires

  1. Chaque fois que je lis ton feuilleton (parce que, oui, je te lis) je me fais la réflexion que ces échanges épistolaires pourraient être tout droit sorti d’une malle retrouvée dans le grenier d’un lointain ancêtre. J’aime bien te lire, même si j’ai un penchant pour une écriture plus contemporaine. J’ai moi-même commencé (mais suspendu pour l’instant), il y a plus d’un an, un exercice similaire (mais pas épistolaire) où mon personnage évolue dans les années 1917-1918. Je connais le travail d’immersion et de recherche correspondant.

    Une petite coquille dans cette phrase, au début du texte : « Tout refus serait me de nature à… » (je te laisse voir)

    Biz et à bientôt, Bruno !

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour la coquille mais t’inquiètes je ratisse tout et je l’avais déjà repérée et corrigée ! Mais tous les commentaires me sont précieux ! Je ne suis pas loin de la fin de ce projet d’écriture et je relis tout à partir de la première lettre pour épurer et corriger !

      Aimé par 1 personne

  2. Tout cela est très très sage 😉
    Après vingt-trois heures, j’ai l’esprit quelque peu plus coquin. Bonne nuit et à plus tard, j’ai du retard dans ces écrits épistolaires. Merci pour le résumé. 🙂

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  3. Pourquoi je pressentais tant un tel coup du destin?!
    On le sent abattu mais heureusement après la colère, l’espérance renait. C’est un être passionné et nous n’en attendions pas moins de lui. Clara sera t’elle aussi déçue par cette annonce ou prendra t-elle cela avec philosophie?
    A suivre…

    Aimé par 1 personne

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