FEUILLETON 16

Résumé des épisodes précédentsNous sommes en mai 1914, deux inconnus se sont aperçus brièvement dans le hall d’un grand hôtel parisien deux mois plus tôt. Nathan a eu le coup de foudre. Trouvant l’adresse de la jeune femme il lui écrit des lettres enflammées auxquelles elle va répondre avec entrain. Il s’ensuit un jeu romantique passionné qui conduit à des sentiments amoureux. Les deux jeunes gens conviennent de se rencontrer mais Nathan va annoncer à Clara une mauvaise nouvelle : alors qu’ils devaient se voir enfin, il doit partir précipitamment deux mois au Chili pour ses affaires et leur rencontre est reportée ! Clara se fait une raison et console Nathan tout en lui déclarant son amour.
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Mon tendre bien-aimé, 
J’aime prendre le soleil, immobile tel un lézard mais tout d’un coup le ciel  a changé de couleur, caverneux et terne comme le couvercle d’une soupière. J’ai dû m’asseoir au plus vite dès la lecture des premiers mots de votre lettre. Ce fut comme si un courant d’air glacé avait pénétré dans la pièce. Vous ne viendrez pas. La réalité est terrible. La vie se résume-t-elle à cueillir d’éprouvantes épouvantes ?
Vous êtes ma paroisse et ce sombre interlude ne modifiera en rien ma foi en notre immortel amour. Les plumes d’aigle qui m’entraînent vers votre musique lointaine continueront de pousser. Si l’obstacle donne de l’élan au désir, le mien n’a que faire de ces roses rouges mais il ne se détourne pas. Je prends tout ce que me donne la vie et il serait ingrat de ne pas la glorifier d’avoir placé ce noble combattant sur mon chemin. D’ailleurs chaque matin en toutes saisons je la remercie pour la grâce qu’elle me fait de pouvoir me lever et de marcher jusqu’à la fenêtre. Quand tout va bien on oublie de s’apercevoir que tout va bien. Vous partez au Chili ? Partez. La vie ne reprend rien, le cadeau est toujours là, simplement il attend son jour pour être déballé. Je ne retourne pas aux ténèbres, je ne redeviens pas muette, rien ne change !
Ma vie ne sera pas morte quand vous serez au Chili, sans objet, sans saveur. Je ne veux pas d’une existence inutile, je poursuivrai ma route le ton enjoué, en essayant de ne pas trop penser, de ne pas passer mes journées tête baissée, les yeux rougis de larmes, à embrasser vos lettres romanesques, à les caresser dans le sens du désir, à espérer qu’il ne vous arrive rien dans ces contrées sauvages. Agir avec une telle affectation m’irriterait, me mettre martel en tête assaisonnerait mes journées d’une sauce repoussante. Je me connais, je ne céderai à aucun excès enfantin, je ne ferai pas de croix sur mon agenda, j’ai confiance dans la sagesse populaire qui admet que le bonheur ne se trouve pas dans ce qui nous manque mais dans la reconnaissance de ce que nous avons.
Nous arrivons en juin, la belle saison, les arbres vont donner des fruits et je serai patiente pour cueillir le plus beau. Ô mon beau chevalier soupirant, je ne veux pas couper le lien et vous n’ignorez pas que ces deux mois ne seront aucunement vierges de pensées folles vers le continent sud-américain ! Le mystère est plus beau que la solution, dit-on. Le désir précède la jouissance, il est comblé dans l’attente et la satisfaction l’achève, ajoute-t-on. Ces délicieux fruits de la frustration seront les miens pendant votre séjour à l’étranger.
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Il serait inutile de céder aux soupirs, aux attentes, aux inquiétudes, le temps doublerait de volume. Il faudra souffler plus d’une fois sur mon courage pour l’éteindre. Mon esprit est éduqué à voir les nécessités dans l’ordre de leur arrivée. Je vais me consacrer à mon père, à mes amies, à Madame Legrand, à mon travail avec plus d’ardeur que raisonnable. Je vais relire tout Baudelaire sans trop rêvasser à la fenêtre. Le monde qui nous entoure possède aussi ses prérogatives, je ne mêle pas de politique internationale mais je crois que je vais y souscrire afin de détourner les yeux. Nous vivons une époque de paix troublée par quelques procès, quelques grèves, quelques votes au Parlement. Aucune crise, aucun effet notable à cette routine rassurante.
Nos alliés se tiennent tranquilles, nos ennemis héréditaires aussi. Les colonnes des quotidiens sont uniquement remplies de petites affaires qui capteront mes ingénues attentions. Je lis principalement L’Écho de Paris et l’Aurore où apparaissent parfois de grands noms de la vie politique comme le pacifiste Jean Jaurès, Raymond Poincaré, Léon Blum, Gaston Doumergue ou Maurice Barrès, tous se réclamant plus patriotes les uns que les autres ! La une dispense aussi parfois les propos d’écrivains célèbres tels que Paul Claudel, Alain Fournier, Max Jacob, André Gide, Roger Martin du Gard. D’autres cherchent querelle comme Léon Bloy ou Charles Péguy oiseaux de mauvaise augure que je n’apprécie guère.
Vous voyez je ne vais pas m’ennuyer dans un siècle où foisonnent les inégalités sociales mais aussi l’éclat de notre civilisation représentée par les plus grands artistes. Paris demeure la Ville Lumière. Mon village n’en est distant que de trente kilomètres en passant par Saint-Germain en Laye, admirable commune où je fus née ! Ma famille est originaire de cette ville marquée par la présence d’une magnifique forêt, ancien domaine de chasse royal, d’un château qui fut une résidence régulière des rois de France jusqu’à ce que Louis XIV décide de s’installer à Versailles. Dès que mon temps libre me le permet je me rends à Paris pour fréquenter les musées et me promener sur les quais de Seine. J’y croise des gens de toutes les couleurs et cela me fait un grand bien.
Mon père est surtout gris en ce moment. Il a compris que je n’étais plus la même depuis quelques semaines mais son esprit reste morose. Il attend la délivrance. Il m’a tenu un discours assez étonnant, je crois qu’il a essayé de me convaincre d’une réalité que je comprenais pas. »Ne tombe pas amoureuse d’un homme qui maîtrise tous les domaines, qui gagne à tous les jeux et qui démontre toutes les capacités. Ne tombe pas amoureuse d’un homme trop instruit, trop spirituel, trop intelligent, qui lit autant qu’il écrit. Ne tombe pas amoureux d’un homme trop peu sérieux pour être pris au sérieux. Ne tombe pas amoureuse d’un homme qui réfléchit, qui médite, qui écoute, qui se tait et qui ne parle que pour conclure. Ne tombe pas amoureuse d’un homme trop sensible, trop artiste, trop écorché vif, qui capte les choses derrière les choses, qui ose pleurer, qui ose rire, qui ose montrer ses émotions. Ne tombe pas amoureuse d’un homme qui aime te surprendre, t’enflammer, te toucher, te consoler, te protéger, te faire rêver en toutes saisons. Ne tombe pas amoureuse d’un magicien ou d’un poète qui aime faire des bonds, qui aime sauter des rochers, qui aime te donner la main, qui aime te redonner confiance, qui aime faire des vers et te les clamer en haut d’un arbre.« 
« Ne tombe pas amoureuse d’un homme qui te fait l’amour comme un dieu, qui te prend n’importe où, qui t’enlace tendrement et t’embrasse en se moquant des jaloux. Ne tombe pas amoureuse d’un homme qui bénit la nature, le soleil et les astres, qui s’émeut d’une fleur dont il manque un pétale, qui gémit devant un chien boiteux, qui sanglote devant un chat affamé, qui donne son argent aux pauvres. Ne tombe pas amoureuse d’un philosophe qui défend ardemment toutes les causes et combat les injustices. Ne tombe pas amoureuse d’un homme loyal, fidèle, sensuel et non consensuel, qui voit dans les femmes le sexe fort, qui tient la porte aux dames et s’excuse d’être laid. Ne tombe pas amoureuse d’un homme qui n’aime pas rester assis, qui est plein d’énergie, dont les passions sont intenses et les élans vifs et durables. Si tu tombes amoureuse d’un tel homme tu es fichue. Tu resteras amoureuse de lui… même après l’avoir quitté même après sa mort. Il sera ton fantôme. L’amour de ta vie. Tu penseras à lui à chaque instant quand tu seras dans les bras de ceux qui ne le remplaceront jamais. Tu pleureras pour qu’il revienne, ce qui sera impossible car il ne sera jamais vraiment parti. De tels hommes sont à fuir avant de les rencontrer.« 
J’aime mon père mais je vous aime. Je ne suivrai pas ses conseils et je suivrai les pas de celui dont les élans sont si vigoureux. Un homme loyal, fidèle, tendre, sensuel, énergique, passionné, sensible, intelligent. Je suivrai celui qui donne son argent aux pauvres et ses rêves aux étoiles. Je suivrai celui qui s’émeut d’une fleur à qui il manque un pétale et qui l’écrit en vers. Je suivrai les yeux de celui qui me regarde car vous savez regarder. Je suivrai un homme que j’aime et qui m’aime. Tout est si beau avec vous.
Je me lève chaque matin en respirant votre odeur. Chaque matin vous êtes là et vous le restez jusqu’au lendemain. Je respire le parfum de votre peau à travers les lettres que je porte à mes lèvres et ce doux frémissement ne me quitte plus de la journée, il m’accompagne sans relâche. J’ai l’impression de retrouver quelqu’un qui a toujours été là, dont la place était acquise avant même ma naissance. Je suis venue au monde pour vous et je ne respire que par vous.
En recevant vos baisers virtuels avec fougue et reconnaissance dont jamais je ne voudrais m’en délivrer je vous cède un à un tous les miens, Clara de Belligny.
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@Bruno.San Marco, à suivre.

L’écriture de ces feuilletons se déroule sur le mode du « work in progress« . C’est à dire un chantier d’écriture en cours qui tient compte de vos avis, de vos réactions, de la crédibilité de l’œuvre future. Certains retours et rectifications peuvent être consentis dans le but d’améliorer la crédibilité de l’histoire, d’alléger le style ! Il est vivement conseillé de relire les premiers épisodes qui ont été modifiés.

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5 commentaires

  1. Les conseils du père sont intéressants, je n’avais jamais entendu/lu ce sujet traité comme cela. Je me demandais où tu voulais en venir. La raison finale de toutes ces mises en garde n’est pas si insensée que cela… dans la bouche d’un père, s’entend. Mais à ne pas suivre, of course 🙂
    Bonne soirée Bruno !

    Aimé par 1 personne

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