FEUILLETON 17

Résumé des épisodes précédents : Nous sommes en mars 1914, deux inconnus se sont aperçus brièvement dans le hall d’un grand hôtel parisien. Nathan a eu le coup de foudre. Trouvant l’adresse de la jeune femme il lui écrit des lettres enflammées auxquelles elle va répondre avec entrain. Il s’ensuit un jeu romantique passionné qui conduit à des sentiments amoureux. Les deux jeunes gens conviennent de se rencontrer et Nathan va annoncer à Clara une excellente nouvelle avant que celle-ci soit déjouée par un hasard fâcheux. Il doit partir au Chili pour une absence de deux mois. Vont-ils patienter sans dépérir ?

french-photographer-pont-alexandre-iii-exposition-universelle-de-paris-en-1900_a-G-9851407-4990879

Ma tendre bien-aimée,
Je vous aime. Je vous adore. Je vous aime. Je vous adore. Je vous aime. Je vous adore. Je vous aime. Je vous adore. Je vous aime. Je vous adore. Je vous aime. Je vous adore. Je vous aime. Je vous adore. Je vous aime. Je vous adore. Je vous aime. Je vous adore. Je vous aime. Je vous adore. Je vous adoraime.
Voilà donc ma dernière lettre avant d’embarquer. Mon cœur est un amas sanguinolent, mon âme est écartelée, comme si j’avais percuté un troupeau de buffles. J’exagère. J’ai le sens de la dramatisation de ceux qui n’ont pas été amoureux depuis si longtemps qu’ils tiennent à l’envers le mode d’emploi. Je prends le bateau tantôt et j’ignore quand je pourrais à nouveau vous écrire. Les nains sont les derniers à savoir quand il pleut. Contre vents et marées, je garde néanmoins le moral car au retour de ce calvaire maritime qui m’éloigne d’Orgeval m’attend la promesse de jours heureux en compagnie d’un inestimable joyau.
Alfred de Musset, le génie du sentiment amoureux, exigeait des serments qui ne se violent pas, un amour éternel ou rien. S’il voyait ma soif d’absolu, il me comprendrait à merveille lui qui a écrit : « Oh ! laissez-moi vous tenir enlacée, boire dans vos baisers des amours insensées. » Oui un jour je vous enlacerai, mes lèvres presseront les vôtres, mes yeux ne vous quitteront pas, nos deux corps seront inséparables, la marche du temps sera suspendue, nos âmes et nos cœurs fusionneront dans une alchimie prodigieuse, j’en fais le serment !
Pourquoi ce départ alors que si un curieux me demandait si j’aime je lui répondrais est-ce que l’oiseau chante, est-ce que le poisson nage, est-ce que le cheval galope ? Oui, pourquoi partir quand tout me retient ? La France est la seconde puissance financière du monde, la seconde puissance coloniale, la quatrième puissance économique. Uni par le sentiment national propre à son peuple, je vais défendre indirectement ses intérêts et représenter les couleurs hexagonales dans un continent qui la porte dans son cœur. Je suis heureux de vous laisser dans de bonnes mains, la République va bien, nous vivons une belle époque, le régime est stable, nos frontières sont bien gardées et comme vous le remarquez nous connaissons une paix rassurante. En partant j’agis ni par orgueil ni par dérobade, je respecte une promesse solennelle et je reste solidaire de ma profession.
J’ai très mal dormi la nuit précédente. Une digestion pénible, un poids sur l’estomac, des remontées gastriques, j’ai dû manger trop vite. Des embarras qui m’arrivent parfois quand je ne bois pas assez d’eau dans la journée. « Va vite au lit ! Une nuit sans sommeil est un palais sans jardin« , disaient mes grand-parents quand enfant ils me gardaient chez eux plusieurs jours. Morphée parfois confond le jour et la nuit. La fraîcheur de la tombe avec le déclin de l’astre. L’insomnie c’est l’esprit qui se plaint, le sommeil c’est l’esprit qui se vide Heureux qui ignore les affres du manque de sommeil, l’agressivité qui en découle, la tristesse qui en émane, le corps qui se rouille et l’âme qui dérouille. Qui n’a pas connu le manque de sommeil répété ne connaît pas les ignobles sillons que creuse cet hôte indélicat.
Blague à part, je ne dois pas m’endormir sur les lauriers que l’on tisse sur ma chevelure. « – L’industrie du chanvre compte sur vous !« , m’a dit mon directeur, personnage déplaisant que je n’aime décidément pas. L’essence même de la vie n’est-elle pas dans le mouvement et dans le changement ? Rester ou Partir ? Le homard grandit tout au long de sa vie et il a besoin de se fabriquer une nouvelle carapace à chaque cycle. Il reste à l’abri le temps que son nouvel habit soit confortable et aussi résistant que le précédent. J’aurais aimé rester dans mon cocon et partager le vôtre. J’ignore le goût de votre peau, aucun fruit ne peut rivaliser avec elle, quel fou furieux suis-je pour refuser de cueillir ce qui me tend les bras ?
Prendre le train pour Orgeval, connaître votre maison, saluer votre père, dire bonjour à Madame Legrand, visiter votre boutique, rêver dans votre jardin, voir des photos de vous petite. Quelle douceur dans vos bras j’aurais connue ! Je devrais tout oublier, tout laisser tomber, pour voler vers ces états euphoriques, pour combler une femme comme il sied ! Hélas ma conscience me l’interdit. L’amour n’est pas plus fort que tout, je ne pourrais plus me regarder dans le miroir si je cédais à tous ses caprices en négligeant mon devoir. Je sais que vous le comprenez. Le crime n’est pas si grand. Les mots ont été inventés pour l’ordinaire, ils peinent à décrire l’extraordinaire. Notre rencontre va dormir entre deux parenthèses le temps d’un voyage. Le jour des retrouvailles sera plus lumineux que celui de ma naissance.
Rue_royale_(Paris,_1900)
Paris est une ville magnifique qui ignore la satiété, comme vous j’aime longuement me promener dans ses rues quand les affaires me laissent tranquille. Je partage mes activités entre Marseille et la capitale avec quelques escapades étrangères comme vous le découvrez. Ah Paris ! J’aime la perspective des Champs-Élysées, les abords du Champ-de-Mars, les escaliers de Montmartre, le bois de Vincennes, le Jardin du Luxembourg, les bords de la Marne, les vieux ponts sur la Seine, le Quartier Latin, les boulevards, les places, les cafés. Sur les terrasses j’ai souvent croisé Georges Feydeau, Alfred Capus, Léon Daudet. La vie mondaine n’a rien perdu de ses fastes et il m’arrive parfois d’en profiter car je suis sans cesse invité à des réceptions, des bals, des dîners et il me hâte de vous en faire profiter. J’aime aussi aller au théâtre, notamment pour les pièces jouées par la Comédie-Française.
Mieux vaut l’exil sans l’espérance que le sentiment sans la volupté. On me parle rarement de mes yeux, si les miens regardaient les vôtres ils leur diraient qu’ils manquent d’amour, qu’ils étouffent de vivre dans un monde fissuré, qu’ils ont oublié l’existence de la douceur, qu’ils en ont assez d’être deux fossiles, deux larmes que personne ne vient embrasser. Ils diraient qu’ils veulent se réveiller chaque matin en chuchotant aux vôtres les signes de l’amour que je vous porte. Pour respirer une bouffée de votre air, pour une caresse de vos cheveux, pour un frôlement de votre main, pour un effleurement de vos lèvres, je suis prêt à donner ma vie. 
Je vais sans doute avoir le cœur qui palpite en attendant votre prochaine lettre. Cet organe idéaliste s’emballe parce qu’il craint de mourir d’amour et parce qu’il admire cette perle si rare dont il rêve depuis des lustres. Mes genoux sont usés à force de prier dans chaque église. Vous êtes oiseau et vos ailes me portent. J’aime votre légèreté, votre facilité à vivre, à rester joviale qu’importent les circonstances, à illuminer la pièce où vous entrez. Je ne veux pas être un poids mais une plume et je compte sur vous pour m’apprendre.
Je vous quitte l’espace d’une lettre en vous embrassant avec la détermination des héros de votre cœur, votre dévoué Nathan Audigier-Pincemaille.
Avenue_du_Champs_Elysees_from_Rond_Point_to_the_Arch_of_Triumph,_Paris,_France
 
@Bruno San Marco, à suivre.
L’écriture de ces feuilletons se déroule sur le mode du « work in progress ». C’est à dire un chantier d’écriture en cours qui tient compte de vos avis, de vos réactions, de la crédibilité de l’œuvre future. Certains retours et rectifications peuvent être consentis dans le but d’améliorer la crédibilité de l’histoire, d’alléger le style ! Il est vivement conseillé de relire les premiers épisodes qui ont été modifiés.
Publicités

7 commentaires

  1. Bonsoir Bruno

    Je cite ce passage qui m’a particulièrement émue : ( entre autres bien sûr )
     » On me parle rarement de mes yeux, si les miens regardaient les vôtres ils leur diraient qu’ils manquent d’amour, qu’ils étouffent de vivre dans un monde fissuré, qu’ils ont oublié l’existence de la douceur, qu’ils en ont assez d’être deux fossiles, deux larmes que personne ne vient embrasser.  »

    Si j’ai bien compris ce chapitre est l’avant-dernier ?
    À bientôt pour la grande finale …

    Bonne soirée
    Manouchka

    Aimé par 2 personnes

  2. Pour les quelques lecteurs qui sont restés fidèles jusqu’au bout : en vue d’une proposition à un éditeur, je remanie le texte de ces lettres. La nouvelle version ne sera pas diffusée ici mais je la tiens à disposition de qui souhaitera lire le pdf. Cette version sera moins redondante, plus punch, un peu plus d’action et de description de ce Paris à la Belle Epoque. J’ai donc sorti ma gomme pour effacer le surplus et offrir une lecture plus agréable. Cent fois tu remettras l’ouvrage….

    J'aime

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s