FEUILLETON 18 (FIN)

Mon tendre bien-aimé,

Hier un inconnu a frappé à ma porte. Je n’attendais personne et on vient rarement me visiter à l’improviste dans ma bourgade perdue. Comprenez ma surprise en voyant débarquer chez moi cet homme. Je ne le connaissais pas pourtant il est resté une heure, nous avons pris le thé et beaucoup parlé. Il avait énormément de choses à dire et il a bien fait de s‘autoriser le déplacement. Il aurait pu le faire pour d’autres raisons, être un employé du gaz ou de l’électricité, être un promeneur égaré qui ne retrouvait plus son chemin. Il était venu pour un motif bien précis qui dès les premières explications m’arracha le cœur.

Face aux choses affreuses qu’il m’a racontées, j‘ai pleuré sans pudeur et je crois bien qu’il a lui-même essuyé en cachette quelques larmes. Il m’a parlé longuement de vous, de l’enfant espiègle que vous étiez, de l’homme que vous étiez devenu. Il avait beaucoup de fierté en me parlant de cet enfant que vous n’étiez plus ainsi que de son frère car cet inconnu n’était autre que votre oncle Ferdinand. Dévastée, les yeux enflammés par la douleur j’écoutais sans rien dire. Je nous croyais invincibles, il n’en était rien. L’infini de la souffrance venait d’ouvrir ses portes et ce que votre oncle m’annonçait avec ménagement me poussait à l’intérieur. Vous n’y étiez pas. Je n’arrivais pas à crier tant ma gorge était nouée. Était-ce un cauchemar ?

Malgré l’effort que cela lui coûtait, votre oncle a dû endosser le rôle du parent venant annoncer la terrible nouvelle puisque c’est lui à qui vous aviez confié le rôle de m’avertir s’il vous arrivait quelque chose lors de votre séjour aux Amériques. Votre oncle m’a donc révélé le naufrage de votre bateau en course pour le Chili suite à une probable avarie. Votre bâtiment a coulé comme une grosse pierre sans que les secours puissent arriver à temps entraînant la noyade de tous ses marins et de tous ses passagers. Un navire qui croisait dans les environs n’a trouvé que des morceaux d’épave. Mes lettres sont mortes noyées et celui auquel je les adressais a été emporté pareillement au fond des mers.

Votre oncle a eu la délicatesse de m’apporter tous vos livres ainsi que quelques affaires comme vous lui aviez expressément stipulé la demande en cas de malheur. C’est un trésor qu’il m’apporte mais lequel ne sera que peu en comparaison des milliers de milliers de larmes que je m’apprête à verser. Jusqu’à présent j’imaginais que dans la nature étaient répartis à titres égaux la justice et l’injustice, le beau et le laid, le bien et le mal, le vivant et le mort. L’iniquité vient m’accabler par un coup d’assommoir profondément révoltant ! Si ce drame est le jeu de la puissance divine à quoi bon construire des cathédrales pour rendre hommage à un dieu aussi arbitraire ?

Vous avez disparu comme par désenchantement…

Ma malle à sentiments vient d’exploser il ne reste que des miettes. Dans la vôtre j’avais mis tous mes espoirs. Est-ce qu’il va me pousser un second cœur ? Je n’étais pas préparée, je me demande comment la terre peut continuer de tourner alors que vous êtes parti comme ça… sans un adieu ! J’aurais dû vous empêcher d’appareiller, vous supplier de venir à Orgeval, j’aurais dû être méchante et égoïste, cela vous aurait sauvé ! La réalité prend des allures de cauchemar. Votre oncle a parlé d’une barque de sauvetage qui serait manquante dans les restes de l’épave. Je crois qu’il ne savait plus quoi inventer pour m’empêcher de pleurer. Étiez-vous dedans ?

Mon imagination vive et remuante ne peut se résoudre à la tragédie d’une fin aussi brutale. Je deviens pâle, le sang me monte à la tête, ma robe de soie m’étouffe, l’air me manque. Je marche en somnambule, blême comme un spectre. Comment garder confiance en l’avenir ? Ma peine est insoutenable, j’ignore combien de jours, de semaines, de mois, d’années elle va durer. Ô mon vaillant soldat, mon chevalier courageux, mon doux poète, mon amoureux pour l’éternité, je continuerai de vous écrire car désormais votre âme est voyageuse et se moque des récifs. Je lui dresserai un autel dans mon jardin afin qu’elle puisse se reposer et connaître mes émotions au jour le jour. Cette lettre sera la première à se glisser dans le coffre de ce sanctuaire. Mon cœur y est rangé à tout jamais.

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Brutalement sortie de ce tumulte je constate que vous continuez de vivre en moi. Vous aviez parlé un jour de m’épouser, j’avais répondu par une rebuffade mais dans le secret de l’alcôve j’ai exaucé votre vœu. Depuis longtemps je suis vôtre, corps et âme, comme vous êtes à moi. Mon chéri, je viendrai vous voir tous les jours dans votre nouvelle demeure. Les gens me verront parler aux murs, ils ne comprendront pas, personne ne comprendra cet amour absolu pour un inconnu. On voudra me guérir, on me proposera d’autres soupirants, je refuserai. D’ailleurs pour moi vous n’êtes pas mort… vous êtes rescapé sur une île déserte et un jour votre île coulera à pic et des oiseaux vous conduiront jusqu’à moi !

Sur cette terre d’asile vous cultivez du chanvre et vous n’avez jamais froid. Les arbres et les animaux sont vos amis, vous mangez des plantes comestibles, des racines. Vous vous baignez dans un lagon et vous jouez avec des noix de coco. Il vous manque de la lecture mais patience : en fermant les yeux vous pourrez relire toutes mes lettres car connaissant votre bel esprit vous devez les savoir par cœur ! Ah si vous pouviez m’écrire je serais la plus heureuse des femmes, ce que je fus dès les premiers mots que j’ai lus de vous. N’en demandons pas trop à la vie, elle a déjà tant fait pour nous deux cette horrible peste !

On pense à l’autre sans trop y croire. Une réalité trop belle. On regarde un livre, on caresse les pages parce qu’il ou elle a posé les mains dessus, on respire l’odeur avec émotion car le papier est imprégné de son parfum. Puis on referme le livre. Comme une fenêtre. En regardant au loin la personne qui s’en va sur le chemin, elle se retourne une fois ou deux. Le cœur se tord en voyant la silhouette qui diminue dans l’horizon, qui devient un point minuscule avant de disparaître. Le livre serré contre la poitrine on se dit que la vie est bien bête, tout de suite après que la vie est bien belle. On sait que jusque la prochaine fois on ne pourra plus rien faire. À quoi bon s’agiter puisque l’autre vous tient par un fil ? Comment s’occuper ? Faire semblant d’aller bien, serrer entre les dents un mouchoir pour ne pas crier puis mille fois observer le chemin. Guetter son retour tout en sachant qu’il ne sera pas l’heure. Attendre à la fenêtre que l’autre revienne, c’est cela le manque ?

« Il est bien plus aisé d’éteindre un premier désir que de satisfaire tous ceux qui le suivent. » a écrit François de La Rochefoucauld. A-t-il aimé, a-t-il autant été aimé que moi pour se contenter de l’ombre du désir ? La satisfaction du désir le tue, voilà ce que l’on pourrait lui répondre. Je ne vais rien éteindre car l’incendie que vous avez prodigué mon amour de Nathan m’a faite revivre, m’a conjuguée à votre temps. Ce feu majestueux a réveillé la femme en moi et j’entends bien qu’il continue de brûler aussi longtemps que je survivrai.

Le temps est immobile pour les amants de l’éternité. Un jour on apprendra que les naufragés de ce bateau en route vers Valparaiso ont tous échoué sur une île perdue dans l’Océan Pacifique, vous reviendrez de votre terre lointaine et je serais là pour vous accueillir sur le quai. Malgré la foule très dense je me vois courir vers vous, je vous saute au cou, je vous prends les mains. Il n’y a pas d’erreur, je reconnaîtrais les vôtres entre mille. Je vous regarde dans les yeux et je ne me lasse pas de ce qu’ils me disent. Puis ensemble nous rentrons chez nous.

Mon cher époux, je vous quitte l’espace d’une lettre avec mes baisers et sans mes adieux, votre épouse dévouée et aimante Clara Audigier-Pincemaille.

@Bruno San Marco, suite et fin.
Photo ci-dessus : « Amoureux en peinture » Ron Hicks

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16 commentaires

    1. Je n’ai pas encore le recul pour savoir si tu as raison. Fin étrange ? Eh oui on n’est pas dans Coup de Foudre à Nothing Hill. On comprend qu’il est encore vivant à ses yeux même mort mais qu’elle va vivre avec ce souvenir de quelqu’un qu’elle n’a pas rencontré, soit une situation sans précédent et donc des émotions sans précédent…

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      1. Je partage juste mon avis. Je ne prétends pas avoir raison, loin de là.
        On comprend très bien en effet. Il continue à vivre à travers elle. Elle n’en est qu’au début, on ne peut pas lui demander de faire son deuil en un claquement de doigts.
        J’ai apprécié la fin. Le style m’a surprise c’est tout

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      2. De toute façon je suis en train de retravailler le texte et je verrai si tu dis vrai pour le changement de style et si c’est dérangeant ou non. L’introduction d’un autre personnage avec l’oncle change aussi la donne et que dire de la mort. Dans les lettres précédentes elle rayonnait d’espoir, elle écrit désormais à un mort, ses mots peuvent difficilement être les mêmes. Merci pour ton avis, cela m’aide.

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  1. J’aime beaucoup cette fin, le style, le changement, l’introduction de l’oncle est rafraîchissante bien que ce soit pour un but morose. C’est moins dense que les épisodes précédents et moins long que d’habitude, une bonne longueur je trouve. Tout y est exprimé, la surprise, la tristesse, le refus du deuil, l’espoir malgré tout. Ça me plaît! Je voudrais lire aussi l’entièreté de l’oeuvre si tu me l’envoies en pdf. J’ai été « publication manager » et j’aimerais faire une relecture.

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  2. Je m’attendais à une fin du genre : Finalement on s’aperçoit que Clara est enfermée dans un asile psychiatrique, à notre époque, mais une part de son être est resté prisonnier en 1914 et elle revit sans fin, de façon épistolaire, une histoire d’amour dramatique, vécue, pourquoi pas, par une de ses aïeule… Mais bon, j’ai l’esprit en tiroirs, genre histoire sans fin 🙂
    Sinon, j’aime bien l’histoire, la narration, l’époque. Mais il me manque plus de « corps » aux personnages (descriptions physiques, manies, etc…). Peut être aussi une partie dialogue entre Clara et Ferdinand, lors de l’arrivée de cet homme.
    J’espère que je ne te froisse pas… Mais tu as demandé, alors…
    Bonne soirée Bruno et Biz de Zéa (qui aime bien te lire)

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    1. Non tu ne me froisses pas du tout, au contraire c’est intéressant. Partir dans le surréalisme ou le schizo bof parce que déjà aimer quelqu’un jamais rencontré dans un premier temps puis ensuite au-delà de la mort c’est pas courant. Effectivement j’ai déjà pensé et écrit dans la nouvelle version (pas encore achevée) des dialogues entre Clara et Ferdinand, tu as vu juste ! J’ai également donner plus d’épaisseur (!) aux personnages et à la vie parisienne. La nouvelle version sera bien meilleure ! Cette version était passable, car un premier jet sans trop de recul, j’ai perdu la plupart de mes lecteurs au fur et à mesure y compris Yann qui était plus long dans ses commentaires que moi dans ma prose ! Ce n’est pas un roman mais il fallait que ce soit plus vivant, ce sera bientôt chose faite, merci pour cet avis. Quant à ce blog où je n’ai plus que 5,6 lecteurs réels il va se mettre en sommeil par rapport à ce que je proposais. Perdre des lecteurs en faisant de son mieux pour en gagner, je ne vois pas le trip. Bises, Bruno

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      1. Tu sais, je comprends ton point de vue sur tes lecteurs. De mon côté, je suis comme toute le monde très heureuse de me savoir lue et de recevoir des commentaires, mais ce que j’aime avant tout c’est écrire. Même si peu de monde lit au final. Le monde du blogging est à l’image des humains : une jungle étrange et mouvante.
        Sinon, as-tu pensé aux sites littéraires participatifs ou les plateformes d’écriture ? Je n’en ai aucun à te conseiller car je n’ai pas testé. Mais je sais que certains sont intéressants niveau échange.
        Snif… je ne vais plus te lire alors ?
        Biz et bonne nuit Bruno !

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      2. Je comprends, mais finalement est-ce bien important ? Cela reste un moyen de communication à l’échelle de notre époque : volatil, parfois futile, souvent utile pour le plaisir de l’auteur. Je constate sur les miens que parfois des articles postés il y a plus d’un an continuent ponctuellement à être visités.
        Mais si tu as envie de te concentrer uniquement sur un roman, fais-le ! Tenir un blog ça prend du temps. J’ai une amie qui a ouvert un blog WP mais qui ne l’a pas mis en ligne. Elle l’utilise comme carnet d’écriture.

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