Chapitre 1

Putain déjà dix heures !

J’ai le réveil lourdaud quand le bilieux me houspille avec un froid de canard jusque l’extrémité de mes arpions frigorifiés. Coucher vingt-deux heures comme les poules pour me fourrer au plus vite sous trois tonnes de couvrantes. J’ai dormi des flopées avec falzar et gros pull. C’est la caillante. Elle fait trembler les balloches, décolle les oreilles, dresse les poils, casse les os. Les glaces sibériennes transforment votre nez en goutte à goutte. Sans votre fiole de rhum vous risquez de crever gelé sur le trottoir en cherchant votre lampe-torche. Fait nuit à seize heures. Paris c’est l’antarctique. Les rues sont verglacées et parler aux gens vous chie des icebergs dans la bouche.

Un kawa sur le pouce, deux biscottes sans selles et à dada, je vire de chez moi pour aller recenser, mon carnet de tournée sous le bras. Locataires me voilà ! Mon appartement est un cagibi. Je le traverse en un éclair. Un moustique miniature y serait à l’étroit. Après dissipation des brumes matinales me voilà sur le pied de guerre, prêt à affronter les loups. Un boulot de galérien qui me va comme une moufle. Payé à l’adresse démasquée. Faut être givré. Décembre ça caille au royaume des écailles. J’ai pris une veste avec une grosse capuche, par-dessus une grosse doudoune et un bonnet, des gants en laine doublés d’une couche en cuir de buffle, j’ai une nature prévoyante.

Ouvrez les yeux !

Je referme la fenêtre. Ces derniers temps malgré la proximité des fêtes de faim damnée, il pleut des pavés, les vitrines morflent, les voitures crament, beaucoup de manifestants prennent le problème en marche. Le ciel peut vous tomber sur la tête à chaque instant de nos jours. Vivre est plus facile les yeux fermés. J’ai prévu des lunettes de soleil au cas où je croiserais mon con de le proprio. Deux mois de loyer en retard, il réclame son dû. Je le comprends : il faut bien qu’il gagne sa vie !

Les tensions durent !

Dehors, les trottoirs sont glissants avec toutes ces gelées blanches. Les rois de l’évasion fiscale sont en taule et les gilets pare-balles en acier. Je m’équipe. Aux petons : de gros godillots, achetés à la dernière braderie en trois exemplaires. Quand j’aime une paire de chaussures… je les prends en triple si j’ai les sous dans ma cagnotte. Heureusement que je ne prends pas tout en triple, j’aurais la tête ovale… cette nuit les voisins, des étudiants, ont fait du tintouin comme quinze ! Les fiestas ce n’est plus de mon âge surtout quand je ne suis pas invité. J’ajoute une goutte de lavande dans le café. Un peu décalqué, le sac à dos à l’épaule, la ceinture bouclée, je suis opérationnel.

Pas le temps !

J’ai omis de changer le slip de la veille mais les propres sont tous au sale. Les locataires ne vérifient pas les vêtements. Toutefois ce ne sera pas aujourd’hui le bon moment pour rencontrer la femme de ma vie. Luna, Lina, Léna… attendez-moi ! J’aime les prénoms en deux syllabes qui se terminent par « na » et qui commencent par « ailes ». Pas l’inverse sinon cela donne Naelle. Avec des variations : Annabelle, Anaëlle, Noëlle, Maëlle, Nolwenn… basta ! Je devrais déjà être sur le pallier de mon premier locataire de la journée ! Je descends l’escalier quatre à quatre deux à deux (il m’arrive d’exagérer). Quand j’ouvre la porte d’en bas de l’immeuble la vie m’accueille. Je le sens. La mésaventure L‘aventure est au coin de la rue !

– Plus de banquises moins de banquiers !

Essence, les taxes nous pompent !

Quelle rue ? À gauche ou à droite ? Je n’ai jamais su choisir. Toute façon, les grévistes sont partout. Les tracts morts se ramassent à la pelle. Certains gueulent contre le pouvoir des déchets d’autres pour le pouvoir des achats. Ne pas savoir choisir, ce n’est pas safe. Mon serein de psy me le serine. Je m’assois sur un de ces mobiliers urbains dont l’usage est de poser ses fondements. Si la populace déclassée du haut prolétariat vers le bas veut s’y vautrer elle meurt aussitôt transpercée !

– Ces pointes acérées c’est exprès pour que ces empaquetés traîtres de facteurs ne reposent pas leur cul dessus pendant la tournée ! m’a signalé hier Nazim en déchirant devant moi des factures.

Ce qui ne prouve pas forcément que ce type a un chez lui. Souvent je me suis demandé si ce volatile érectile vivait dans son suppositoire à autobus. J’ai vu ce romanichel se laver dans une fontaine. Même en hiver. Sa roulotte à deux roues lui sert de maison le jour et la nuit il doit trouver un pont accueillant pour l’abriter. Je me fais des idées mais dès que j’engage la conversation sur ce terrain délicat il change de sujet. Il passe ses journées à bricoler son vélocipède. Il a fixé une carriole à l’arrière. Elle est chargée d’un bric-à-brac invraisemblable qui doit peser une tonne. Parfois ce nomade multi-phobique en extrait un livre ou un jeu d’échecs, il s’assoit sur des marches, en général devant les grands hôtels, déplie l’échiquier et joue avec des crevards désœuvrés dans mon genre qui n’ont rien d’autre à foutre que de pousser du bois. C’est comme cela que je l’ai rencontré.

Si tu rencontres un mec qui n’a pas de chaussures, montre-lui un mec qui n’a pas de pieds ! devise solitairement Nazim en observant le trou qui s’agrandit dans sa chaussure.

Tu n’as pas ton vélo ?

– Il est en réparation chez un pote.

Sur mon banc je n’ai pas résolu mon problème actuel. La rue de gauche ou de droite ? J’ai quarante ans, pas toutes mes dents. Le cul pas vraiment bordé de nouilles. Quand j’étais jeune, à peine trente piges, je savais choisir. Je choisissais même mes amis. Je me souviens d’une jeune nana qui m’avait accompagné dans le métro parisien à la sortie d’un cours d’auto-école ou de théâtre, je ne sais plus. Elle prenait le couloir de droite moi celui de gauche. Elle aurait aimé que je la suive à droite. Elle était amoureuse dingue de moi. Elle appréciait mon bon sens giratoire ou mes aptitudes à ne pas caler en pleine côte. Je n’en sais rien. Peut-être qu’elle appréciait l’intonation de ma voix et mes parodies de Fernandel. Je ne l’ai pas suivie pour lui demander. Trop timide. Trop timoré. Une ribambelle de calembredaines. Je suis allé à gauche. Quand on est jeune on a le choix. Faut en profiter. On a le choix entre des errances individuelles et des errances collectives.

– Avec les filles tu ressembles à un poisson rouge qui rencontrerait une méduse dans son bocal ! certifie Nazim, ami public numéro un qui intervient outrageusement dans mes pensées même quand il n’est pas là.

– Tu devrais changer de tête, conclue-t-il.

– Je n’ai pas besoin de tes conseils, je peux me planter tout seul.

À vingt ans l’avenir se borne à l’absence de bornes. À quarante ans, tout se fige dans la mélasse, dans les chaumières l’inutilité commune avant cela faisait marrer, une sorte de fourbi jubilatoire, désormais ça flanque le bourdon au bout de cinq broquilles minutes. À quarante ans, tu commences à penser à tes droits retraite et si tu vas te faire incinérer ou enterrer. L’horizon s’est vachement rapproché. Tu ne sors pas dehors sans avoir regardé le temps qu’il fait et sans avoir fermé le gaz. Tu te lèves le matin à quatre pattes, tu te couches pas mieux. Entre les deux t’as envie de roupiller dès la fin du potage.

– C’est juste de la déprime saisonnière mon pote ! L’hiver qui te porte sur les nerfs ! The Black Friday qui te nécrose ! rassure Nazim.

– Tu plaisantes ! réponds-je sans être trop sûr de moi. Ce n’est pas aux vieux choux que l’on apprend à faire des limaces !

Ce grand penseur peut prétendre ce qu’il veut, il m’arrive de plus en plus souvent de broyer du noir même par temps de neige. Surtout par temps de neige et de brouilleries matinales quand par zéro degré le vingt-cinq décembre se rapproche dangereusement. Quand les rues bondées voient les quidams, la face ravalée au Ripolin, se précipiter pour acheter leurs derniers cadeaux en plastoc, en archi-toc. Les yeux sont remplis de paillettes, les arbres de décorations lumineuses, les sapins s’exhibent, rubans et guirlandes se mélangent dans des gang-bangs frénétiques, les vitrines brillent comme des putes femmes aguicheuses. Noël approche avec son paravent festif. Derrière ces flonflons, ces cotillons, ces serpentins partouzards, ces banquets de l’ignominie, ces artifices, ces moments de joie intense, de légèreté et d’insouciance, on néglige l’envers du décor, les bidoches qui ont raté le coche.

Heureusement je suis là, me rappelle Nazim.

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17 commentaires

  1. Bonjour, bravo pour la nouvelle idée! Je voulais juste partager une chose que j’ai remarquée, qu’il y a toujours un reste du style du « feuilleton » dans l’écriture ici, dans les deux derniers paragraphes de moins en moins. Bonne journée!

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  2. A choisir entre une tête en ballon de rugby ou bien une tête en tire-bouchon, je ne suis pas sûre d’être sûre de la réponse. va falloir faire un gros n’effort d’administration, bien remplir les cases de vide, et surtout, non surtout, ne pas prendre une grosse tête, sous couvert d’être obligé de changer de taille de chapeau.
    La vie est compliquée, et le chapeau adaptable encore à inventer.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci à toi et moi je viens de faire un petit tour sur ton site mais c’est galère pour commenter il me demande plein de trucs car je n’ai pas de compte gougueule. Faut-y être patient ! Pas vu de bouton like ni de bouton abonnement, c’est quoi ce drôle de monde ?

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      1. C’est gougueule en effet…une épreuve de force pour les lecteurs qui viennent de WP…
        Seuls les preux chevaliers réussissent à passer la barrière redoutable de la captcha ! 😉
         •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

        Aimé par 1 personne

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