Chapitre 2

J’ai honte mais j’ai faim ! a marqué sur son ardoise un crève-la-dalle sans appétit fixe qui culpabilise.

Le monde entier réclame le droit à la différence tout en se shootant à l’indifférence. Les démunis rejoignent les nécessiteux. Les clodos se les pèlent. Les déshérités s’irritent. Belle ambiance d’individualisme forcené. Il n’y a pas que les sapins qui ont les boules. Même les quilles resquillent.

– C’est bon hein ?

Chacun se démène pour trouver une perle au fond du pot de yaourt ou pour jouir d’un somptueux orgasme qui pourrait nourrir une famille éthiopienne pendant une année. Nous sommes menacés de redoutables utopies et de gangrènes bien réelles. Je ne crois guère à l’évolution de l’humanité sur le plan « humain ». On se dévisse le cou à force de lorgner sur le voisin, à rêver aux plans américains s’entrouvrant sur des paysages insoupçonnés.

– C’est bon hein ?

La décadence guette toute société qui vient d’atteindre le sommet du progrès technologique. Derrière cette image d’audace, le vice n’a pas disparu, la misère n’a pas disparu, la pauvreté n’a pas disparu, la révolte gronde !

Brigitte, on est comme toi, on se fait baiser par le chef de l’État !

J’observe autour de moi les cocasseries et les résipiscences de la vie ordinaire. Un sans domicile fixe demande une adresse à un couple qui sort d’une boutique de luxe les bras chargés. Lui qui ne va jamais nulle part, il aime bien parler aux gens qui n’aiment pas lui parler et qui eux vont quelque part. Les bribes me parvenant indiquent qu’il doit prendre le bus pour aller voir sa mère mais qu’il n’a pas de sous parce qu‘à cause des grèves son compte n’a pas encore été crédité de son allocation cafochomage.

Vous n’auriez pas un euro ou deux ? demande rituellement le fin de droits.

Je continue ma route en croisant d’autres âmes perdues et je vois traverser une nana plus toute jeune qui se croit aux Bains Douches ! Elle porte un casque énorme sur les oreilles et danse frénétiquement sur le passage piéton en se dandinant grotesquement. Une autre dame dans les soixante ans marche à petits pas mais hyper vite. Pour faire un pas normal elle en fait dix et elle donne l’impression de courir alors qu’elle escargotte. Elle a les pieds tournés vers l’intérieur et les mains tournées vers les poubelles qu’elle dévalise en finissant les canettes qui s’y trouvent.

– C’est bon hein ? demande à genoux une catin une professionnelle à un micheton, à l’abri d’une porte cochère. Le cave a la tête en arrière pour admirer les étoiles à travers une lucarne et attendre l’évasion de ses spermissionnaires pendant que la gourgandine lui taille la pine en se brisant les cervicales.

Quelques mètres plus loin, je tombe sur Tabouret Woman. Une dame que je croise souvent. Elle vit dans la rue en tenant son tabouret à la main. Elle avance pliée en quatre, les mamelles pendantes, les cuisses fatiguées, victime d’une scoliose qui la fait lambiner. Parfois elle s’assoit en pleine rue en se foutant pas mal de la foule qui traverse son salon ou devant une boutique pour lire des magazines ou des dépliants publicitaires. Tabouret Woman a pris l’habitude de déféquer rue de la Pisse, une ruelle dans le quartier propice à uriner en cachette. Je me demande où elle dort la nuit.

Prenons nos désirs pour des réalités !

Est-elle en phase avec elle-même ? Les schizos freinent et ne sont pas dangereux dit mon psychiatre, ils ne sont pas violents, ils prennent des médocs pour se tenir peinards, ils font leur numéro, ils animent la ville. On devrait les payer. Que fait donc le Ministère de l’Injustice ?

Kiaï !

Tiens il ne manquait plus que Miss Tatami ! Pour parfaire le tableau se radine la spécialiste des arts martiaux qui parle aux gens en faisant des démonstrations de ju-jitsu. Elle porte une grosse casquette serrée à la tête par une écharpe qui lui donne des airs de lapin de Pâques. Elle s’arrête parfois en plein carrefour pour régler la circulation et discuter avec les automobilistes en les menaçant d’un mawashi-geri s’il ne donne pas un euro. Parfois elle s’énerve à cause des voix dans sa tête et je la vois dans la rue qui se retourne, regarde si elle est suivie, crache parterre, pousse son cri qui tue et se met à courir pieds nus en filant des châtaignes aux gens qu’elle bouscule et qui rouspètent.

Chauds mes marrons, chauds mes marrons !

– Un café ?

– Oui mais sans sucre.

Je viens de tomber sur Nazim qui paresse à la terrasse d’un bistrot en matant les filles. C’est sa seule activité physique. Chaque râteau lui fait le même effet que lorsqu’il vient de voir le dernier épisode de la dernière saison de sa série fétiche. En manque, les mains de ce série-positif tremblent, sa peau frissonne, son corps se convulse, son anus se dilate, ses intestins se tordent, de la bave blanche coule de sa bouche, la fièvre l’ébouillante et il grelotte de froid (j’adore ce pléonasme) ! Des filles il n’en ramasse jamais aucune… il devrait être habitué mais non : son ego surdimensionné s’accommode mal des naufrages ! Même les moches rechignent. La seule présence féminine qui l’attend parfois chez lui c’est sa PlayStation. Il doit bien posséder également quelques araignées au plafond. S’il couche un jour avec une fille, elle ferait bien d’abord de vérifier sous le lit.

Allez… juste un pour me faire plaisir !

C‘est dingue la manie des gens de ne pas vouloir se sentir seuls dans leurs addictions. Je n’aime pas le sucre. Je n’ai pas choisi Nazim. Lui il est plutôt salé. Le sort l’a mis sur ma route et on peut dire que l’on m’a jeté un drôle de sort. Un type même pas bon à coller un timbre. Il touche une pension à vie et glande toute la journée. Ce n’est pas mon pote mais lui pense qu’il est mon meilleur ami. Je crains qu’il ait raison.

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9 commentaires

  1. Eh bien, je ne sais pas si c’est toi qui m’a « zappée » ou si les méandres de la blogosphère qui m’a déconnectée, mais je ne recevais plus tes posts sur mon blog 🙂 Oui, je sais, je les reçois sur mon autre blog, mais quand on aime on ne compte pas. Voilà !

    Aimé par 1 personne

    1. Moi je suis abonné à tes deux blogs eh oui des fois c’est curieux ce qui se passe….. faut pas chercher… il m’arrive souvent de me retrouver dans les commentaires indésirables chez certains, pourquoi, mystère ! Ce qui me navre c’est le manque d’interactivité entre les différentes planètes, par ex chez blogspot.com tu dois remplir tes données et remplir à un captcha je te dis pas la motivation pour aller chez eux ! Bises – plein – bonne journée Zéa la Bulle ! 🙂

      Aimé par 1 personne

      1. Oui, parfois il ne faut pas chercher. Les méandres informatiques et autres interactions techniques restent résolument mystérieuses.
        « Zéa la Bulle » ?! Tiens, c’est nouveau ça 🙂
        A bientôt Bruno et Biz de Dom Zéa

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