Chapitre 3

Mes états d’âme du vendredi : pareil à ceux du lundi, du mardi, du mercredi, du jeudi, en un mot en quatre mots : pas envie de bosser ! Quatre jours avant Noël, quelle excuse bidon vais-je trouver pour tirer au flanc sans forcément prévenir cet enfoiré de Nepel qui m’attend à chaque virage dès que je quitte la ligne droite ? Moi qui ne rêve que de tangentes, d’appels de l’horizon… ce personnage fourbe et déloyal m’a dessiné un mur de briques comme seul avenir. Cette bavure ce défenseur du système institutionnel symbole de la Nation ne rêve que de quotas et de pourcentages !

– Si vous nagez dans le bonheur, faites gaffe aux requins ! ai-je affiché au-dessus de mon hamac. Je kiffe le bonheur et j’adore parler de rien, c’est le seul sujet que je maîtrise.

Bernard Nepel est un fonctionnaire tyrannique non atypique. Un suppôt du soporifique. Il ne sait rien faire mais il le fait bien. Son cerveau est rongé jusqu’au bulbe rachidien ce qui ne l’empêche pas d’être expert en surveillance du petit personnel. Me payer une heure de trop lui donnerait de l’urticaire. Son service de recensement recrute parmi tous les ribouldingues, les tocards de la société, les marginaux, les peaux de zob, les jobards, les rampants qui vaquent à terre. Un jour de cafard, d’humeur blette, ramolli par un début de décomposition, une terreur dont les vendéens se souviennent encore… il était fatal que je rencontre ce type qui existe sur terre dans le seul dessein de réveiller mes pires instincts. Répondre à l’annonce et poser ma candidature afin de ne plus contempler mon frigo aussi vide que mon compte bancaire le quinze du mois fut la plus grosse erreur de ma vie.

– Luke, bosser pour ce type t’es sûr que c’est une bonne idée ? me demande innocemment Nazim en se curant le nez avec l’auriculaire tandis qu’il mate sous les jupes des filles qui stationnent sur la même terrasse de café que nous.

– Tu as visité combien de pharmacies aujourd’hui ?

Un des passe-temps favoris de ce fondu consiste à entrer dans les pharmacies, faire la queue et quand c’est son tour, à la vendeuse qui lui demande ce qu’il désire, il répond qu’il ne désire rien, qu’il va très bien, qu’il va super bien et qu’il lui souhaite une bonne journée ainsi qu’à tous ses clients !

– Tu as remarqué le talent accompli des filles pour faire semblant de ne pas me voir ? change-t-il de sujet à moins que ce soit moi.

– Que veux-tu, les belles minettes sont lucides ont peur de vivre une histoire d’amour trop intense !

– La plupart ne sont pas prêtes en effet. Tu as vu celle-là, un cube ! Elle me rappelle un copain de régiment !

Rectification : la plus grosse erreur de mon existence ne fut-elle pas de devenir pote avec ce zèbre ? Les dérangés et les démangés dans son genre ne sont pas des ordinateurs, ils ne peuvent pas redémarrer leur vie en mode « sans échec », alors ils compensent comme ils peuvent !

– Tu charries !

– Tu aimes quoi chez elle ? Ses cheveux courts ? Ses lunettes de star ? Sa tenue camouflage ? Sa moule pas fraîche ?

Je n’aime pas juger les autres mais c’est l’une des tares humaines auxquelles il est difficile d’échapper. Mince : tu te fais critiquer. Laid : tu te fais critiquer. Beau : tu te fais critiquer. Gros : tu te fais critiquer. Mort : tu étais quelqu’un de parfait.

– Oui c’est ça, barre-toi espèce de Marine ! Dégage, tu me les castres !

Nazim et les cas de conscience cela fait deux ! Me concernant, j’ai compris l’intrépidité de mon initiative quinze jours après mes débuts quand la porte me claqua au nez environ un milliard de fois et que j’ai dû remplir moult documents en parlementant à travers une cloison étanche qui épargnait au locataire mon flot de larmichettes.

– Je suis contre les sondages, au revoir Monsieur !

Avez-vous déjà eu l’impression de parler dans une langue que vous ne connaissiez-pas ? Avez-vous déjà eu l’impression d’être possédé par une entité surnaturelle ? Avez-vous déjà vu des choses censées ne pas exister ? Avez-vous déjà discuté avec des choses invisibles ? Avez-vous déjà eu l’impression de ne plus retrouver le chemin de votre corps ? Avez-vous déjà eu l’impression que des arbres vous regardaient ? Avez-vous déjà eu l’impression de pouvoir faire léviter un objet par la seule force de votre pensée ?

– Le bonjour chez vous.

– Ce n’est pas un sondage, je suis agent de…

Vlaaam ! Je n’attire ni l’intérêt ni la sympathie. L’oreille collée à la porte blindée, j’ai souvent tenté de mettre un nom et une année dans la bonne case mais il est connu que la tâche d’un recenseur n’est jamais facilitée par un chien qui aboie, un volet qui claque, un môme que l’on claque, un lave-linge qui tourne à plein régime, un geek autiste qui hurle et pète son clavier contre son écran 27 pouces, un canari qui se prend pour Arielle Dombasle, un adolescent boutonneux qui écoute du rap, une schizophrène qui entend dans sa tête voler des hélicoptères, un embryon qui fait ses dents, une grand-mère qui perd ses dents, une péripatéticienne esthéticienne qui ramène du boulot à la maison, un cheminot maniaco-dépressif qui se pend au lustre en couinant après sa prime d’activité qui a baissé de 50 %. Moi avec l’âge c’est l’audition qui a baissé de 50%alors s’ils me parlent à travers trente centimètres de blindage autant pisser dans un violon.

– Je veux la résidence Saint Louis pour seize heures !

– Vous dîtes ?

– Seize heures ! Vous êtes sourd ou quoi ?

Dans seize heures ou à seize heures ? Je ne comprends jamais rien quand il parle. Bernard Nepel n’en a cure de mes sinécures.

– « Le succès n’est pas final, l’échec n’est pas fatal, c’est le courage de continuer qui compte ! », me souffle Winston Churchill avec son humour anglais imbattable.

Il me prend pour sa vache à traire mais… triomphant de toutes les épreuves, complice de toutes les audaces je serai un jour le cheval qui tire le char !

– J’ai dit seize heures et pas seize heures une !

Par tous les taons, Bernard Nepel ne désire que de la belle ouvrage sinon ne vous demandez pas quelle mouche le pique ! Cette andouille notoire rêve de la vierge Marie de questionnaires immaculés, de feuilles de logements remplies de A à Z, de carnets de tournée bien tournés. Dans le boulot son cauchemar ce sont les logements vacants et les agents distraits.

– Je lui nettoierai bien les écoutilles à la petite sœur de Marine ! suggère Nazim en ayant trouvé une nouvelle perle dans une huître.

– Ce n’est pas poli de regarder tes messages devant une jolie fille, dis-je à ce gougnafier dont le paon n’est pas le cousin.

– Je note un numéro. J’en ai 126 avec celui-ci.

– Tu sais que si tu laisses ton portable tout seul chez toi… il ne te réclamera pas de pension alimentaire ?

– Give me five !

Il a beau ajouter de la sauce, en faire des brouettes, Nazim est quand même un chic type. Ce gibier de réverbère ne se carambouille pas ne se vexe pas facilement. Pas de tarte à la crème à retardement. On peut déconner allègrement, il ne s’énerve jamais. Je pense lui préparer un contrat en début d’année pour renouveler notre amitié. Il a intérêt à lire les modalités en petits caractères.

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