Chapitre 4

J’ai tellement de choses plus intéressantes à faire dans la vie que de discuter avec des inconnus pour leur soutirer leur lieu de naissance, leur parcours scolaire, leur dernier emploi, l’âge de leur brosse à dents ou de leur rejeton qui vient de choper la varicelle, tout ça pour quoi ? Pour savoir si on va construire une crèche, une école ou un hospice ! Voilà. L’état dépense nos sous à des conneries et ce qu’il donne d’une main il le reprend de l’autre. Le pouvoir cynique achète la paix sociale pour quelques carambars et l’élite continue de remplir sa feuille de route ultra libérale dans le seul but de s’enrichir.

– Quand finira cette idylle avec ces édiles ? demande Jeanne d’Arc à son confesseur qui répond qu’il n’a pas de feu lui non plus.

Des siècles et des siècles que cela dure ainsi et tu veux quoi, chère toile intime de mes désamours ? Qu’allègrement je sautasse de joie par-dessus les flaques à l’idée de faire du porte à porte par cette belle matinée à demi-ensoleillée ? Que je gambade tel un pinson mutant en culpabilisant ces ploucs qui, de père en fils, touchent une pension d’invalidité ? Tu rigoles mon papelard boiteux carnet foireux ! Ce n’est pas parce que je barbouille matin et soir mes états d’âme adolescents sur un chevalet grand format et que je claviote soir et matin mes confinences nauséeuses sur un blog-notes que je dois être traité tel un délinquant déliquescent !

– Martine aime les tartines, remarque Nazim en me parlant d’une fille repérée dans son périscope.

Le sort de l’humanité je m’en tape, au train où vont les choses c’est plutôt un immense cimetière qu’il faudra construire. Une guerre nucléaire, la terre transformée en désert, tout est possible avec les fous qui gouvernent. J’aimerai écrire un livre sur des gens qui meurent de faim mais j’ai peur que les personnages manquent d’épaisseur. Alors ce matin aux chiottes les corvées de chiottes ! J’ai un rhûbe, j’ai la crêbe, je suis à l’agonie en Patagonie, j’ai mon baobab qui pousse et si Bernard Nepel exige un certificat médical ou un visa je suis prêt à demander à Maître Marabout Mamadoudou Louloubangué de lui expédier par rat voyageur un colis piégé pour qu’il chope le scorbut !

– La vertu ne conduit pas au bonheur, me fait remarquer Nazim dès que je le houspille.

Rien ne conduit au bonheur longue durée. Un fil à couper le leurre. Ne parlez surtout pas de l’amour, ce bidule pathétique qui te rend con même si t’en as rien à foutre sur le moment.

– Pétard de courge ! Avec elle j’aurais pu tout lui faire mais ça ne me disait rien…

– Avec qui ?

– La fille qui vient de partir.

– Moi je me rappelle il y a dix ans dans le métro en sortant de l’auto-école j’allais…

– Hé mec tu ne vas pas nous déballer la malle aux souvenirs ! Vis un peu dans le présent ! Regarde la fille là-bas… c’est ton genre ! Elle ne ressemble à rien !

– Celle qui vient de se faire écraser par le bus ?

Purée ! Les gens se pressent autour d’une femme qui effectivement ne ressemble plus à rien après sa collision avec un autobus, le 42. Celui avec de la pub pour une boisson gazeuse. Une exhibitionniste qui fait le trottoir sur toute sa largeur et qui n’hésite pas à montrer ses moignons, ses rotules, son crâne défoncé, ses veines verdâtres, ses fesses bleues, sa peau d’orange devenue violette. Quelle impudeur pour déballer ainsi aux passants ses intestins interminables, sa poitrine généreuse, ses tripes libidineuses, ses vergetures, ses viscères, le tout à l’air libre !

– Pétard de courge ! Elle, même si elle disait oui, je dirais non !

Cette infirme était-elle allergique à la bienséance ? Elle qui rêvait un jour d’aller dans la lune elle s’est pris une pluie d’étoiles en pleine tronche. Guirlandes en option. Avec qui cette décoration de Noël avait-elle rendez-vous pour être aussi pressée de rejoindre ce transport public qui l’emmènerait au septième Ciel ? Dans son malheur relatif, l’éclopée va éprouver les joies de rejoindre la lutte anticapitaliste, antifasciste, antiraciste, antispéciste, antivalidiste. La paralytique jeune femme pourra rudoyer parmi ses pairs innés pour les droits à l’assistanat des gens diminués avec mobilité réduite ! Ô ivresse festive de pouvoir manifester pour son avenir et celui des générations futures, protester pour l’augmentation de la prime d’activité pour les invalides !

– Cela vous dirait de vivre ensemble ?

– Qui ça ?

– Nous deux.

Nazim ne saisit dans les femmes que la partie objet. C’est la forme abstraite qui l’intéresse, ce qui est logique parce qu’il n’étudie jamais de près le fond. Il est attiré par les impressions fugitives. Renoir, Cézanne, Degas, Monet. Lui aussi aime la rupture avec l’académisme. Quand Nazim attaque, les débuts sont toujours prometteurs. Les propos sont si énormes que la fille reste scotchée. Ses carences en fer, en calcium, en magnésium, ses problèmes bucco-dentaires pourraient lui jouer des tours si étrangement sa proie était emballée et contre toute attente l’invitait dans son studio.

– …

La fille en robe moulante noire très courte et au dos nu qui vient de passer dans son collimateur s’appelle Marion Cornette. Je le sais je l’ai recensée. Esthéticienne, trente et un ans, un CAP de coiffure, né à Lille, habitant un studio du septième étage au 14 rue de Buzenval.

– Tu as vu, elle n’a pas dit un mot cette grue, une muette, une garce absolue. Toute façon durant les préliminaires je me serais fait chier. Avec ses talons aiguilles de vingt centimètres elle n’est même pas à la bonne hauteur. Je n’ai rien perdu avec cette morue. Encore une frigide qui incarne le paroxysme de l’émotion contenue !

– Nazim, tu parles à un convaincu, moi sans sentiment je reste de glace.

– Hé mec t’es trop con, le sexe n’a rien à voir avec le sentiment, c’est de la connerie pour bisounours, le sexe… c’est qu’une question de désir.

– Bonjour, vous n’auriez pas un euro ou deux ? demande avec une naïveté confondante un jeune mendiant des rues qui a un diplôme de feignant mention très bien.

– Non.

– Vous pourriez dire bonjour !

– OK. Bonjour. Va te faire ! estocade Nazim.

– Ne sois pas méchant.

– Luke, tu peux prendre ton pied avec une porte si tu fantasmes sur les portes, sur ses gonds qui te font fondre, sur les verrous qui te font saliver. Ou si tu préfères avec un lavabo, c’est jouissif captivant ça un lavabo ! T’as même le trou.

– Un lavabo ! J’ai des fantasmes moins élaborés. Faire l’amour avec une femme que j’aime et qui m’aime me suffirait.

– Des conneries ! Quand t’es parvenu au stade animal où ta seule envie est de tirer ton coup n’importe quelle salope dévergondée te convient !

– Les femmes ne sont pas des salopes dévergondées.

Se trouve-t-il laid dedans ou dehors pour parler aussi mal ? Minute philosophique : la personne que vous désirez être ne gagne jamais. Les mesures de retard l’emportent à chaque fois.

– Quand ça te démange ce sont toutes des salopes dévergondées, d’ailleurs t’en vois des masses qui défilent sur les Champs-Élysées en te réclamant ce statut naturel ! Elles pensent au cul autant que nous les meufs !

– Tu dis n’importe quoi, j’ai besoin d’un minimum de romantisme, une femme ça se respecte.

– Pas quand tu la niques grave tu l’honores sur le lave-linge ! Si t’as trop de respect tu peux t’abonner à Télérama parce que mon gars c’est pas demain que tu vas emmener Popaul au cirque ! Cherche-toi une femme qui avale dès le premier soir !

Ce zigue est insortable. La honte de la gente masculine qui n’avait pas besoin de lui pour être au plus bas.

– Je m’en passe très bien.

– Luke, mate un peu à onze heures ! Ce n’est pas une bombe ça ?

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