Chapitre 5

– Elle est en chaise roulante !

– Au moins elle est à la bonne hauteur ! Pas vrai ?

– Tu délires.

Eh ! Mate l‘arrivage ! T‘as vu les enjoliveurs et la carrosserie ?

Nazim se moque de l’automobiliste stationné qui contemple avec incompréhension un horodateur dernier cri comme s’il s’agissait d’une œuvre d’art contemporain. Il contemple Delphine Dubreuil, 32 rue de la République, troisième gauche.

Je me la suis faite. Je l’ai recensée.

Elle est bonne ?

Pas un modèle récent. Les cafards sont ses potes. Les souris aussi. En plus de son fils de dix-neuf ans, geek dépressif pseudo étudiant vrai glandeur, abandonné à la naissance par un père déserteur, couvé par une mère trop attentionnée qui a voulu compenser et a fabriqué un pervers narcissique, l’ingrat reste enfermé dans sa chambre toute la journée, se lave quand il y pense. Pour trouver sa dose d’affection, elle héberge des chats qui foutent un peu plus le bronx dans le bordel ambiant. Chez elle c’est un dépotoir, une antre du mauvais goût, elle descend les poubelles quand elle y pense J’ai rempli son questionnaire sur le pallier en prétextant une allergie aux poils de chats.

Dossier très lourd.

T‘as vu la carrosserie ? Je lui changerais bien le joint de culasse après un petit coup d’essuie-glaces ! remarque Nazim avec un langage de garagiste qui démontre l’estime qu’il dévolue au chapitre féminin.

– Je te la déconseille tu serais déçu.

Anorexique, insomniaque, dépressive, mythomane, arnaqueuse, embrouilleuse, elle vous raconte sa vie si vous ajoutez dix balles dans le parcmètre et vous accorde une fellation si vous doublez la mise. Tout le quartier la connaît et les jeunes savent où aller s’ils ont des pulsions à soulager. Des prix défiant toute concurrence. Elle a toujours quelques capotes dans son sac et une bombe anti cons. Elle a emprunté à toute la rue en racontant qu’elle n’a rien à manger pour la semaine à venir, même pas de quoi aller à la laverie, que son fils garde sa bourse pour payer son permis, qu’il ne donne rien, qu’il ne fait rien, qu’il ne descend même pas les poubelles, qu’elle paye ses factures de téléphone, qu’elle lave ses slips, qu’il s’en fout quand elle n’est pas bien, qu’il ne met jamais la table.

– Delphine Dubreuil ? L’appartement en face, vous voyez là où les volets sont fermés. Évitez de discuter avec cette personne, elle ne m’a jamais rendu les quarante euros qu’elle devait me rendre la semaine d’après. Elle vous retournera le cerveau, m’avait conseillé la coiffeuse, pourtant une spécialiste du monologue ininterrompu, quand j’étais entré dans son salon pour demander une adresse.

Si vous montrez une once d’intérêt pour ce cortège de nuisances, elle vous racontera que son rejeton passe ses journées devant l’ordinateur en discutant avec ses potes, qu’à elle il ne dit jamais un mot ou grogne comme une bête sauvage, que le sien d’ordinateur est cassé depuis qu’elle l’a prêté à un voisin, que son téléphone est tombé dans les toilettes, que la semaine dernière elle était malade, vomissait tout rien qu’à l’odeur d’un nem, qu’elle a honte de mendier dans la rue, ne l’avait jamais encore fait mais qu’elle est obligée pour son fils, qu’elle a appelé les flics pour qu’ils le mettent dehors mais qu’ils lui ont rigolé au nez, que de son côté elle n’a pas mangé depuis trois jours.

J’aime bien les filles qui portent des bottes !

– Si tu connaissais l’envers du décor je ne suis pas certain qu’elle te botterait.

– Ah oui ? Filou comme tu es, tu dois avoir une liste de bons coups ! Tu me files ton carnet d’adresses ?

– Non.

C’est un coup à perdre mon job. Je veux bien lui passer le carnet d’adresses de mes ex à la rigueur. Il tient sur une page. Une belle brochette de sociopathes paumées. Nazim serait dans son élément. En tête du peloton frappadingue : Karine. Une gentille barjote qui s’aime à la folie. Par respect pour son corps qu’elle idolâtre, elle pratique l’orthorexie. Quand les gens normaux choisissent de se détruire avec simplicité via l’anorexie ou la boulimie, cette déjantée développe une fixette sur la nourriture saine. Elle ne peut ingérer que des carottes crues mangées à même le sol. Déracinée la carotte est un mort-vivant, un zombie végétal qui perd toutes ses vitamines, dit-elle. Karine prend donc ses repas à quatre pattes dans le potager. Pas question que j’en profite car ses orifices génitaux refusent toute pénétration d’un corps spongieux étranger. Tout en m’obligeant à l’abstinence, Karine me demandait trente fois par jour si je la trouvais belle.

 – Tu te rends compte du privilège de sortir avec moi ? Tu dois être rudement fier n’est-ce pas ? N’hésite pas à me le répéter aussi souvent que cela te plaira !

Laurence était là mais elle n’était pas là. Elle réagissait faiblement aux stimuli. Une jolie planche anatomique barrée dans ses rêves dépressifs. Trop sensible pour être sans cible. Le sourire en berne, le regard dans le brouillard. Vous la laissiez sur une chaise, à votre retour elle y était toujours. Incapable de faire des cadeaux ni d’en recevoir. Se taisant ou mentant pour se protéger, pour ne pas parler de ses angoisses ou de ses blessures. Une écorchée vive sans les bons côtés. Tu veux faire quoi, tu veux manger quoi, tu veux aller où, pas de réponse. Une coque vide. Du creux rempli de fantômes. D’une grande beauté extérieure mais enfermée de l’intérieur. Je n’avais pas insisté. Dossier trop lourd.

Cela te dirait de ne plus faire partie de ma vie ?

– Quoi ?

– Tu as très bien entendu.

Et toi ? Tu entends ce que tu dis ?

Seulement du côté gauche.

Allusion à mes récents soucis d’audition auxquels Laurence ne fut jamais sensibilisée car à l’époque ils étaient balbutiants et en cas de grève surprise je feignais des otites. Ses langoureux murmures durant l’amour recevaient l’écho qu’elle attendait.

– Pas toujours assez fort mais dans l’ensemble ça va.

La dernière histoire sérieuse d’amour remonte à deux ans. Après avoir subi les silences de Laurence n’importe quelle autre créature terrestre semblerait délectable… pourtant Sainte Caroline réussit l’exploit d’anéantir la moindre de mes pulsions romantico-amoureuses dans un charnier quotidien. Caroline était pathologiquement jalouse. Concept cohérent chez une borderline habituée par ses parents bipolaires au fracas des émotions sanguines. Si je m’isolais pour péter me moucher Caroline me suivait comme un petit chien craignant que je ne m’échappe via la chasse d’eau et que je l’abandonne sans préavis sur un trottoir. Quand vous avez rencontré ce genre de cassos vous n’êtes plus trop pressé de vous laisser mettre le grappin dessus.

– Luke je t’ai vu regarder avec des yeux de fou la machine à laver, tu me trompes avec elle, c’est ça ?

Caroline était coach en toucher plantaire pour naïfs réflexologue. Sa compétence professionnelle dans ce domaine était indéniable. Les crédules se bousculaient. Elle se défoulait à la maison. À force de voir des assiettes, des bibelots, des vases et des cendriers voler dans son appartement, j’ai acquis d’excellents réflexes.

– Bonjour, vous n’auriez pas un euro ou deux ? demande à Nazim un mendiant des rues qui a un diplôme de casse-couilles casse-burettes mention très bien.

– Non.

– Vous pourriez dire bonjour ! réclame l’intrus qui semble en avoir assez de la vie.

– Va te faire empapaouter par le Pape ! répond Nazim, avant de lui fracasser le crâne et d’alourdir le bilan comptable des urgences tout en se plaignant des tâches de sang sur sa chemise.

– Tu devrais frotter tout de suite sinon cela ne partira plus.

Nazim vole un biberon rempli d’eau à un bébé qui stationne à deux pas de là dans sa poussette. La mère, jeune et jolie nana en jupe courte et escarpins couleur terre de Sienne brûlée, est occupée à parler à un psychopathe qui lui demande ingénument si elle n’a rien contre une petite gâterie vite fait bien fait entre deux bagnoles. Nazim enlève les tâches tout en me disant quelque chose qui me laisse aussi pantois que l’autiste de Rodin.

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