Chapitre 5

Ce type possède l’art de me désarçonner. Ce qu’il vient de me dire est si effarant que plus rien ne pourra me surprendre aujourd’hui. Et pourtant.

– Monsieur Luc Poirier la cueillette est-elle bonne ?
– Ah Monsieur Nepel… quelle agréable surprise ! Vous prenez un café avec nous ? Je termine le mien et je reprends ma tournée, c’était juste une pause. J’ai déjà collé une trentaine d’affiches dans les halls, les gens attendent ma venue. Je passe au bureau demain vous apporter des feuilles de logement par dizaines !
– Ne me prenez pas pour une poire, nous sommes loin du quota cette semaine et la prime des cent réponses va vous passer allègrement sous le nez !

Ses blagues pourries, ses exigences unilatérales, ses revendications de petit chef… je les entends résonner dans ma tête depuis le départ des opérations deux semaines plus tôt. J’en rêve la nuit. Ce nazi souhaite ma mort ou au minimum mon épuisement. J’en perds l’appétit bientôt on verra mes côtes depuis le Finistère. Je suis payé au bulletin correctement rempli il devrait s’en foutre de mon rythme d’avancement mais non ! Il rend des comptes. Même les chefs ont des chefs. Le responsable de l’INSEE pour le district est encore plus vachard que lui.

– Ne dites pas ça… vous vous faites du mal.
– Vous désirez que je l’aide dans son travail ? Vous n’avez rien contre les arabes ?
– Vous le chômeur longue durée, comme tous vos frères immigrés contentez-vous de vous faire assister et de vivre aux dépens de la République !
– Vous êtes dur ! Votre femme a oublié de vous sucer aujourd’hui ? rétorque Nazim qui a des défauts mais pas celui de la pusillanimité.

Je n’en attendais pas moins de cet enfoiré d’extrême-droite qui a sa carte du parti dans sa poche revolver. Sur ces paroles bienveillantes Bernard Nepel nous tourne vivement le dos, sa sacoche en cuir sous le bras, un air sournois sur le visage. Le brave homme retourne à son cher quartier général surveiller de son œil morve le nombre de retours et l’augmentation des pourcentages tout en bourrant sa pipe d’un tabac immonde.

– Tu me disais quoi déjà ?
– Moi ? Je ne sais plus. J’ai dit quelque chose ?

Avant que ne débarque ce dictateur sanguinaire, lui qui compte les gens tout en rêvant de les décimer, Nazim m’entretenait de son point G. Cette zone sensible est située au milieu de sa nuque ce qui lui fait redouter la possiblité de mourir d’un orgasme par décapitation. Il avait ajouté à ces peurs légitimes la crainte d’un effondrement économique suivi d’une guerre civile qui entraînerait notre pays, ben oui Nazim est français comme vous et moi, dans le chaos, augmentant les risques de revoir sur les places publiques l’œuvre nostalgique de Joseph Ignace Guillotin.

– Ce lombric glaiseux me galvaude les neurones avec ses pensées en arborescence. Je me casse sinon il va faire un AVC !
– Pour que cette tâche perde soudainement sa fonction cérébrale suite à un arrêt de la circulation sanguine dans ses hémisphères faudrait déjà qu’il ait un cerveau ton abruti de patron !
– Cornegidouille ! La seule chose qui circule là haut sans problème c’est sa connerie !
– Je m’abstiendrais de tout jugement péremptoire non basé sur la morale et les tabous sociaux mais ses préjugés racistes il peut se les carrer au fion cet empaqueté islamophobe !
– Tu te trompes, Nepel est un clown autistique qui possède juste un tempérament fragile, une nature fleur bleue exigeant une sécurité affective dans les relations. Bon je file. C’est pour moi, je t’invite. Je ne t’embrasse pas mais le cœur y est.

Étant donné que c’est le seul dont je dispose, cet hypersexuel indubitable, addict à la drague lourdingue, peut se  considérer comme mon « meilleur ami » si cela lui chante. Je l’abandonne sans remords à son boulot non rémunérateur pour m’immoler dans les étages des immeubles alentour. De plein pied face aux portes de la gloire. C’est ainsi que je me retrouve, cartable à la bandoulière, devant ma première cliente de la matinée et on ne peut pas dire que cette dame est la moins gratinée du troupeau.

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