Chapitre 6

Madame Gisèle Lombard me reçoit en robe de chambre dont le motif indéfinissable est aussi anxiogène que l’organe vocal de Soulages quand il nous explique que ses monochromes représentent la forme la plus aboutie de sa peinture. La dame m’invite à m’installer sur son clic-clac dont les ressorts n’en manquent pas. Elle m’explique qu’elle est à la retraite après avoir été infirmière à domicile pendant quarante-cinq ans mais que dorénavant elle a remplacé les vaccins par les prédictions.

– Si vous avez cinq minutes je peux vous lire votre avenir, je lis dans les soupières.
– J’ai cinq minutes.

Madame Gisèle Lombard a préparé sa soupière, du velouté de poireaux, de carottes et de pommes de terre. Sans grumeaux, m’a-t-elle confié. Ce n’est pas ma première fois. Une de ses collègues m’a prédit dans le marc de café que l’humanité allait disparaître et être remplacée par les poulpes.

– C’est vrai que….
– Chut, taisez-vous! Je me concentre. Vous dormez peu la nuit, vous faites des cauchemars récurrents : un homme avec une petite moustache qui fume la pipe et qui vous poursuit dans la rue en vous lançant des pommes qu’il sort d’une sacoche en cuir.

Mortecouille ! L’extralucide n’annonce pas l’avenir plutôt le passé dévirilisant mais ses révélations sont exactes ! Cette nuit ma prostate m’a honteusement réveillé toutes les trois heures pour aller vider le bocal à olives. Cette glande périphérique qui enfle autant que le taux d’impopularité de notre cher président de la raie publique m’a expulsé du pieu où je rêvais que Bernard Nepel me chatouillait les orteils avec une plume incontinente tout en lisant mes Pléiades reliées pleine peau sans mon consentement. Dans mon sommeil je poussais des cris sans mots. C’est la voisine qui me l’a raconté, on entend tout dans cette baraque où les murs sont moins épais que des feuilles de papier pour cigarettes.

– Je vous ai entendu cette nuit !

J’ai recensé les numéros pairs de mon immeuble, pratique ce job, je connais tout de mes voisins. Bérangère Garbarek, trente-cinq ans, l’ouïe très fine, née à Draguignan (Var), hébergeant un syndrome traumatique après avoir été violée à multiples occasions dès son entrée au collège. En m’offrant un thé vert, elle m’a raconté avec délectation les détails. J’avais l’impression que cela lui faisait du bien de dévoiler l’intimité pornographique de son passé graveleux. Je ne pipais mot tout en craignant qu’elle souhaitait une reconstitution des épisodes marquants car son décolleté plongeant, ses cuisses offertes et sa jupe ultra courte indiquaient des pensées libidineuses. De toute façon je n’avais pas le temps. Si je couchais avec toutes les nanas pas trop moches que je recense je gagnerais dix euros par mois une fois les taxes défalquées. Je suis payé à la tâche, mon chef me le rappelle à chaque seconde.

– Luc Poirier vous êtes payé au bulletin, dois-je vous le rappeler espèce de tâche ?
– Ce n’est pas nécessaire, j’ai une foi totale dans la beauté de ma mission et une confiance radieuse dans l’avenir du recensement de l’humanité.

Avec ce boa de Nepel, je sors de ma zone de confort. Personne ne peut le blairer. Outre une bonne dose de sadisme, il passe son temps à narguer ses subalternes pour laver les affronts de son enfance et panser ses blessures internes. Dénigrer ses interlocuteurs est son seul moyen d’atteindre une valorisation sociale et de gravir les échelons de l’ascension entrepreneuriale. On s’en branle non ? Quand il part en croisade punitive, il cherche à effacer les traits grossiers qui forment son visage hideux en compensant une évidente absence d’estime de lui-même par une overdose de moralisme, de mépris dont l’incurie fait gerber !

–  Son objectif est de vous faire comprendre que vous n’êtes que de la merde et que par conséquent ce qui vous arrive sera au mieux de la merde, avait résumé Nazim.

Je plussoie. La prochaine cueillette je ramasserai vraiment de la bouse.

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2 commentaires

  1. Mortecouille !! J’adore cette expression désuète mais tellement imagée.
    Je te lis, Bruno, mais réserve mes commentaires pour le moment où le temps sera clément pour moi et la fatigue un peu moins présente. Je suis exténuée ces temps… Trop d’activité, nuit à l’activité 🙂
    Biz de Dom

    Aimé par 1 personne

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