Chapitre 6

Ce type possède l’art de me désarçonner. Ce qu’il vient de me dire est si effarant que plus rien ne pourra me surprendre aujourd’hui. Et pourtant…

– Monsieur Luc Poirier la cueillette est-elle bonne ?

– Ah heu… Monsieur Nepel… quelle… heu… agréable surprise ! Vous prenez un café avec nous ? Je termine le mien et je reprends ma tournée, c’était juste une pause. J’ai déjà collé une trentaine d’affiches dans les halls, les gens attendent ma venue. Je passe au bureau demain vous apporter des feuilles de logement !

– « Un pessimiste voit la difficulté dans chaque opportunité,un optimiste voit l’opportunité dans chaque difficulté. », me souffle Winston Churchill avec son humour anglais imbattable.

– Ne me prenez pas pour une poire, nous sommes loin du quota cette semaine, la fin d’année arrive et la prime des cent réponses va vous passer allègrement sous le nez !

Mais…

– Ne me prenez pas pour une pomme.

Ses blagues pourries, ses exigences unilatérales, ses revendications de petit chef… je les entends résonner dans mon cerveau depuis le départ des opérations deux semaines plus tôt. J’en rêve la nuit. Ce nazi souhaite ma mort ou au minimum mon épuisement. J’en perds l’appétit bientôt on verra mes côtes depuis le Finistère. Je suis payé au bulletin correctement rempli il devrait s’en foutre de mon rythme d’avancement mais non !

L’Insee compte sur chacun de nous.

Il rend des comptes. Même les chefs ont des chefs. Paraît que le responsable de l’INSEE pour le district est encore plus vachard que lui mais c’est sans doute une légende urbaine.

– Ne dites pas ça… vous vous faites du mal !

– Vous désirez que je l’aide dans son turbin ? Vous n’avez rien contre les arabes ?

– Vous le chômeur longue durée, comme tous vos frères immigrés et réfugiés contentez-vous de vous faire assister et de vivre aux dépens de la République !

– Vous êtes dur ! Votre femme a oublié de vous sucer dire bonjour aujourd’hui ? rétorque Nazim qui a des défauts mais pas celui de la pusillanimité.

Occupez-vous de vos oignons.

Je n’en attendais pas moins de cet enfoiré d’extrême-droite qui planque la carte du PRRR dans sa poche revolver. Sur ces paroles bienveillantes Bernard Nepel nous tourne vivement le dos, sa sacoche en cuir sous le bras, un air sournois sur le visage. Le batracien brave homme qui chaque fin de mois remplit ma fiche de salaire retourne à son quartier général surveiller de son œil morve le nombre de retours et l’augmentation des pourcentages tout en bourrant sa pipe d’un tabac immonde.

– Tu me disais quoi déjà ?

– Moi ? Je ne sais plus. J’ai dit quelque chose ?

Avant que ne débarque ce despote qui comptabilise les populations tout en rêvant de les décimer, Nazim m’entretenait de son point G. Cette zone sensible est située chez lui au milieu de sa nuque, ce qui lui fait redouter la probabilité de périr d’un orgasme en cas de brusque décapitation. Il ajoute à ces peurs excusables la crainte séismique d’un effondrement économique suivi d’une guerre civile ou d’un virus mortel qui entraîneraient notre pays dans le chaos, ben oui Nazim est français comme vous et moi. Enfin pas moi je suis breton.

– Ce lombric glaiseux me galvaude les neurones !

Sa colère disparaît en un éclair quand surgit une créature du sexe féminin.

– Bonjour Mademoiselle, est-ce que vous connaissez le nombre de gouttes d’eau qu’il faut pour faire déborder un vase ?

– Quoi ?

– J’en ai plusieurs chez moi. On pourra vérifier. Ils attendaient tous qu’une fleur leur rende visite. Vous m’accompagnez ?

Même pas en rêve !

– Je ne visais pas aussi haut.

De la bisque de homard ! De la couille d’amiral ! De la galette de manouche ! Du tabac d’empereur ! Ce mec possède l’art du baratinage à un haut degré ! Pas de la petite bière ça non ! Je n’ai cependant jamais encore vu une marie-couche-toi-là se pendre à ses grelots.

– Bon je file. C’est pour moi, je t’invite. Je ne t’embrasse pas mais le cœur y est.

La délivrance. La sortie de la mouscaille. Comment vous dire ? Se séparer de Nazim même pour un bref moment c’est du tatin. Aussi jouissif que le matin vers les neuf heures, après la cérémonie du café-baguette, lorsque vient l’instant du rituel sacré où vous allez, en vous grouillant le haricot tellement ça presse, déposer vos crottes matinales dans la cuvette oblongue des ouécés avec un soulagement proche de l’orgasme.

Sur quelle joul’autographe ? rigole-t-il au nez d‘un mendiant inconscient qui vient lui réclamer une piécette.

J‘abandonne sans remords Nazim à une nouvelle démonstration de kick-boxing pour m’immiscer dans les étages des immeubles alentour. Les bœufs avant la charrue. De plein pied face aux portes de la glaire de la gloire.

Je vous attendais.

C’est ainsi que je me retrouve, cartable à la bandoulière, devant ma première cliente de la matinée et on ne peut pas dire que cette dame est la moins gratinée du troupeau.

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2 commentaires

  1. Mortecouille !! J’adore cette expression désuète mais tellement imagée.
    Je te lis, Bruno, mais réserve mes commentaires pour le moment où le temps sera clément pour moi et la fatigue un peu moins présente. Je suis exténuée ces temps… Trop d’activité, nuit à l’activité 🙂
    Biz de Dom

    Aimé par 1 personne

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