Chapitre 7

Si la Terre était peuplée de colons apathiques, de gentils tarés comme Nazim… le monde ne serait pas si moche. Si on foutait la paix aux arbres, si on laissait paître les taureaux sans les envoyer se faire mettre par l’arène, la planète serait habitable. Avec un peu de chance on pourrait se croire au paradis ! À chaque coin de rue une jolie Ève nous prendrait dans ses bras. Cela tombe bien je viens juste de me brosser l’Éden ! Je me rince la bouche, l’âme écolo, en songeant que lorsque ma brosse sera complètement HS je pourrais toujours nettoyer les siphons et les endroits inaccessibles de la cuisine grâce à une subtile reconversion. Plus de tri sélectif, aujourd’hui on jette tout aux ordures. Les amitiés sont virtuelles, on liquide les amours à l’acide chlorhydrique, on se sépare pour un rien. Je vis seul c’est plus sûr.

Vous ne pouvez pas repasser demain ? Je suis en slip !

Mon boulot est éminemment débile. Dopé de vertiges sidéraux mais riche aussi en surprises loufoques. Hier un locataire m’a parlé de son don. J’ai cru qu’il voulait me fourguer un organe ! En fait c’est un guérisseur de père en fils et de mère en fille sauf qu’il n’a pas de sœur. Il m’a endormi d’un seul geste, paf en dix secondes ! Juste en posant sa main sur mon front et l’autre sur mon pouls. Au réveil, une heure après, il m’a annoncé que j’avais des problèmes de transit intestinal et d’évacuation des eaux grises. Moi au gusse je lui ai prédit que j’aurais des soucis avec Bernard Nepel si je roupillais chez les clients.

– Ce n’est pas un homme avec une petite moustache qui fume la pipe et se promène avec une sacoche en cuir ?
– Vous le connaissez ?
– Un patient. Il a un ulcère.

Dans ce métier on rencontre plein de gens bizarres. Parfois ça craint et vous vous retrouvez dans des logis immondes, des antres de serial killer, des taudis infâmes. Une plongée dans l’outre-noir qui vous fait redouter le pire. La prime de risque de vingt euros par mois couvre à peine les frais de pansements. Aujourd’hui je me méfie. Je sais que je vais en voir des vertes et des pas mûres en passant la porte. Entre deux paliers, je titube au radar de chez Pathé-Marconi. La France profonde n’a plus rien de profond pour moi. La misère j’ai le nez dedans. Le chef a beau rappeler que l’enthousiasme serein est une des qualités indispensables dans le métier je fais gaffe où je mets les petons.

Essayez de percevoir la dimension magnanime, temporelle et approbatrice de la rencontre avec ceux qui vous livrent leurs secrets dans l’anonymat le plus absolu !

On voit bien que ce n’est pas lui qui scotche des avis de passage sur les boîtes aux lettres, se fait bouffer par des clebs ou pire par des caricatures d’êtres humains, remplit des bulletins sur le paillasson en parlementant à travers une porte. Tu parles d’un anonymat ! Ils te disent en quelle année ils ont chopé la vérole et te montrent des photos des mouflets qui ont fini à la benne. Il y en a même qui te demandent de remplir pour eux la feuille d’allocs. Ils nous confondent avec une sorte d’agent administratif à la fois cause de tout et capable d’un coup de baguette magique de leur apporter la félicité dans leur pourriture crasse.

– Luc Poirier, agent de recensement pour la Ville de Paris, je viens pour récupérer votre bulletin !

La porte est ouverte. J’appelle. Pas de locataire. Je vérifie l’adresse. Je toque à nouveau. Pas un chat. J’entre. Erreur fatale. Trop tard. Luke t’es qu’un con ! Pourvu d’un odorat défaillant, avec l’énergie d’un soleil intérieur ayant le mal du pays, je tombe nez à nez avec le derrière d’une espèce d’handicapé moteur qui chie sur un drôle de trône et en met partout. Brusque arrêt sur image. La formule habituelle, c’est bienveillance et exigence. Le dosage parfait. Là c’est vidange et nausée. Je vais récupérer son bulletin c’est sûr mais dans quel état ! Par le saint prépuce du Kaiser, je n’ai jamais vu de crottes aussi grosses ! Un autre zeppelin est au bord de la piste. Je me retire à tâtons.

– Allô Houston ? La capsule vient de quitter son orbite !

Le type s’appelle Laurent Guibol. Un nom qui ne s’invente pas. Sa carte d’identité traîne sur une table poisseuse qui sert de chope-mouches. La région semble assez fréquentée. J’avais prévenu que la prochaine cueillette serait vraiment de la merde. Je repars avec les éléments suffisants pour prétendre que ce logement est habité. Mon supérieur hiérarchique ne vérifie jamais sur place heureusement. Les célibataires rapportent que dalle en pépètes. J’adore les familles de dix enfants ça vous fait toucher le pacson.

– Baaam !

Une explosion m’incite a quitté les lieux d’aisance au plus vite. Laurent Guibol est en train de dégueuler ou de finir son repas, à moins qu’il ne tente d’attraper des pokémons… je ne sais pas. Pauvre de moi, le Père Noël est rarement en avance, je ne préfère pas deviner ce qui va me tomber sur la gueule en sonnant chez son voisin.

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4 commentaires

    1. C’est gentil, demain matin le 8, lundi le 9. Aujourd’hui je travaille sur les cartes postales du front afin de le rendre plus présentable, forger le caractère des personnages, étoffer l’histoire, augmenter l’action, diminuer le lyrisme, travail long mais enrichissant et j’espère efficace.

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