Chapitre 7

Chef d’œuvre de l’art abstrait, Madame Gisèle Lombard me reçoit en robe de chambre dont le motif indéfinissable est aussi anxiogène que l’organe vocal de Soulages quand il passe à la radio et qu’il nous explique que ses monochromes représentent la forme la plus aboutie de sa peinture.

Asseyez-vous.

La dame m’invite à m’installer sur son clic-clac dont les ressorts n’en manquent pas. Aussi confortable que le siège pourri d’un bateau-mouche. La vieilloque m’explique qu’elle est à la ramasse des cadres après avoir été infirmière à domicile pendant quarante-cinq ans mais que dorénavant elle a remplacé les vaccins par les soupières.

– Si vous avez cinq minutes je peux vous lire votre avenir.

Dans le journal ?

– Non, je lis dans les soupières.

– J’ai cinq minutes, je réponds intrigué.

Madame Gisèle Lombard a préparé sa soupière, du velouté de poireaux, de carottes et de pommes de terre. Sans grumeaux, sans petits lardons, m’a-t-elle confié. Ce n’est pas ma première fois. Quand j’étais môme, une de ses collègues m’a prédit dans le sperme lait de noix de coco que l’humanité allait disparaître et être remplacée par les poulpes. Une autre chiromancienne a lu dans les lignes de ma main que je ferai la première partie de Julien Clerc. Moi qui chante comme un poulpe, tout s’explique.

C’est vrai que….

– Chut, taisez-vous! Je me concentre. Amour, travail, santé ?

– Amour.

– Vous avez eu quelques conquêtes féminines mais celle que vous avez le plus aimée ne vous séduisait pas physiquement. Elle ne vous correspondait que très peu. C’est le drame de votre vie, vous attirez les femmes qui vous déplaisent et celles qui vous plaisent vous rejettent. Vous cherchez celle qui vous offrira davantage de réciprocité mais ce n’est pas encore pour cette année car vous n’êtes pas certain de vouloir tomber amoureux car vous jalousez votre solitude et détester souffrir à deux.

Merci Madame pour la leçon de désenchantement. Néanmoins la voyante voit juste et lit dans le noir de Mars de mes pensées. Elle est payée pour cela. J’aime la solitude au point où je me demande si je ne suis pas misanthrope car à force d’approcher les gens je connais aussi bien leurs travers qu’un hacker qui piraterait votre PC.

Vous avez une bonne tête Monsieur Poirier mais vous restez trop longtemps assis ou vous négligez le reste de votre corps. Vous perdez des possibilités. Les femmes ne sont pas toutes intéressées par le talent ou l’intellect.

L’absence d’une femme dans ma vie ne me frustre pas au point de faire de la gym tous les matins, j’avoue. Je déteste courir et je ne me pâme pas, je devrais, dans les abdominations des addicts de la muscu. Flexion, extension, flexion, extension, ce n’est pas mon truc. Alors je m’empâte. Je soigne mes surplus de désir dans les amours tarifées, là où personne ne vous fait de commentaires sur votre physique.

– Amour, travail, santé ?

– Travail.

Vous dormez peu la nuit, vous faites des cauchemars récurrents : un homme avec une petite moustache qui fume la pipe en crachotant et qui vous poursuit dans la rue en vous lançant des pommesnon des poires qu’il sort d’une sacoche en cuir.

Mortecouille ! L’extralucide n’annonce pas seulement l’avenir mais aussi le passé. Ses révélations sont exactes ! Cette nuit ma prostate m’a honteusement réveillé toutes les trois heures pour aller vider ma vessie le bocal à olives. Cette glande périphérique qui enfle autant que le taux d’impopularité de notre cher président de la raie publique m’a expulsé du pieu où je rêvais que Bernard Nepel me chatouillait les guibolles avec une plume incontinente tout en se tapant sans mon consentement mes Picsou Pléiades reliés pleine peau. Dans mon sommeil je poussais des cris affreux sans mots. C’est la voisine qui me l’a raconté. On entend tout dans cette baraque où les murs sont moins épais que des feuilles de papier pour cigarettes.

Je vous ai entendu cette nuit Monsieur Poirier, vous appeliez votre mère !

Un jour je vais me la buter me la farcir aux petits oignons cette mijaurée qui fume sa saloperie dans l’escalier qui empeste le shit. Je vais cramer son paillasson. Je connais ses habitudes, cela sera un jeu d’enfant. J’ai recensé les numéros pairs de mon immeuble, pratique ce job, je connais tout de mes voisins. Bérangère Garbarek, trente-cinq ans, l’ouïe très fine, e à Draguignan (Var), hébergeant un syndrome traumatique après avoir été violée à multiples occasions dès son entrée au collège. Elle m’a raconté avec délectation les détails.

Vous voulez quoi pour Noël ?

Le clin d’œil assorti à cette étrange demande me laisse de glace. J’ai l’impression que cela lui fait du bien à Bérangère de me provoquer en plus de dévoiler l’intimité pornographique de son passé graveleux. Elle passe une langue gourmande sur ses lèvres. Ondule. Ondoie. Je ne pipe mot tout en craignant qu’elle souhaite une reconstitution des épisodes marquants de sa jeunesse décolorée. Son décolleté plongeant, ses cuisses offertes, ses gourmettes aux chevilles et sa jupe ras la moule indiquent des pensées moins longues que plus sages.

Cela vous dit un thé vert ?

De toute façon je n’ai pas le temps pour des flexions libidineuses. Si je couche avec toutes les bombes les nanas pas trop moches que je recense je gagnerais dix euros par mois une fois les taxes défalquées. Je suis payé à la tâche, mon chef me le rappelle à chaque seconde.

Monsieur Luc Poirier vous êtes payé au bulletin, dois-je vous le rappeler espèce de tâche ?

Ce n’est pas nécessaire Monsieur Nepel, j’ai une foi totale dans la beauté de notre mission et une confiance radieuse dans l’avenir du recensement de l’humanité.

Avec ce boa de Nepel, je sors de ma zone de confort. Personne ne peut le blairer. Outre une bonne dose de sadisme, il passe son temps à narguer ses subalternes pour laver les affronts de son enfance et panser ses blessures internes. Dénigrer ses interlocuteurs au sabre laser est son seul moyen d’atteindre une valorisation sociale et pour ce nain de gravir les échelons de l’ascension entrepreneuriale. Quand il part en croisade punitive, il cherche à effacer les traits grossiers qui forment son visage hideux en compensant une évidente absence d’estime de lui-même par une overdose de moralisme.

Son objectif est de vous faire comprendre que vous n’êtes que de la merde et que par conséquent ce qui vous arrive sera au mieux de la merde, avait résumé Nazim dès la première rencontre.

Je plussoie. La prochaine cueillette je vais vraiment ramasser de la merde de la bouse.

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4 commentaires

    1. C’est gentil, demain matin le 8, lundi le 9. Aujourd’hui je travaille sur les cartes postales du front afin de le rendre plus présentable, forger le caractère des personnages, étoffer l’histoire, augmenter l’action, diminuer le lyrisme, travail long mais enrichissant et j’espère efficace.

      Aimé par 1 personne

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