Chapitre 8

Si la Terre n’était pas peuplée d’attrape-mégots, de traîne-savates, de torchenaves, de rentre-dedans, de travailleurs du ciboulot, de punks opaques, de dégivrés, de loufdingomarres, de gabarits zarbis, de faciès tarinbourlés qui bringuebalent sans pébroque, de tourmenteurs montés sur toupie, de colons apathiques… le monde ne serait pas si moche. Si au lieu d’écraser sa cigarette sur eux, on foutait la paix aux arbres, aux fourmis, si on laissait paître les taureaux dans les pâturages sans les envoyer se faire mettre dans l’arène, la planète serait bonnarde, la vie serait mortelle !

– Je vous aime.

– C’est votre problème.

Si la vie était un paradis… à chaque coin de rue une jolie Ève nous prendrait dans ses bras, nous accrocherait dans son cœur. Cela tombe bien, dit-il avec une verve énorme étonnante épatantissime, je viens juste de me brosser l’Éden les dents !

– « Mieux vaut prendre le changement par la main avant qu’il ne nous prenne par la gorge ! », me souffle Winston Churchill avec son humour anglais imbattable.

Nous n’avons qu’une petite planète, il a bien raison. On doit laisser derrière nous autre chose que des sacs poubelles et des terrains vagues. J’y pense chaque matin en me rinçant la bouche au-dessus du lavabo. L’âme écolo, face au marbre blanc titane, je songe que lorsque ma brosse sera complètement HS je pourrais toujours nettoyer les siphons, le lave-linge et les joints de carrelage de la salle de bains grâce à une subtile reconversion. Le changement c’est maintenant ! Je la dégage pour une neuve tous les trois mois et je frotte ses poils au peroxyde d’hydrogène. Une brosse à dents peut connaître de multiples usages une fois son rôle initial abrogé par l’usure : brossage des sourcils, feu de Bengale, bite au cirage, manucure, sex-toy pour femme étroite, que sais-je encore !

– C’est fini nous deux, je te jette !

Plus de tri sélectif, aujourd’hui on balance tout aux ordures. Balec. Les dyslexiques d’un côté, les autistes de l’autre. Même les amitiés sont virtuelles, on asperge les amours à l’acide chlorhydrique, on se sépare pour du kif un rien. Je vis seul c’est plus sûr. Le soir de Noël je serai seul. J’ai déjà prévu les cadeaux. Pas de quoi en roter des oursins. Je n’irai pas me liquéfier le vingt-cinq dans un bar louche. Flop ! Pas un chacal ne traînera au comptoir. Ambiance de morgue sur la Marne. Nom d’un petit pot ! Pour avoir la paix les négriers de Zanzibar et les chasseurs de Vincennes foutent une trempe à leur cabot. Le pourliche généreux. Ces têtes de légumes écument la ville moribonde. De quoi vous flanquer la sinistrose.

– Vous ne pouvez pas repasser demain ?

– Demain c’est dimanche !

– Je suis en slip ! me répond ce resquilleur en se tenant la paire.

Marius Vilcombe me fait entrer tout de même après s’être fringué à la va-vite. C’est étonnamment propret chez lui. Pas plus de bordel que de beurre au balcon. Pas un gramme de poussière. Foutre !Tout semble calculé dans son appartement pour que les minimas entre les meubles soient respectés. Cette face de fouine fanfaronne malaxe les couillettes de son clebs avec un kleenex pour lui talquer l’éthique les tiques.

– Vous faites quoi de vos organes ?

Mon boulot est éminemment débile. Dopé de vertiges sidéraux mais riche aussi en surprises loufoques. Mes organes ? Keskidilemec ? Marius Vilcombe me parle de sa carte de donneur. Puis de son don à la science si par un beau matin il viendrait à crever. Il me confond avec le Père Fouettard.

– Luc Poirier, agent de recensement pour la Ville de Paris, je viens pour récupérer votre bulletin !

– Vous n’avez pas l’air en forme.

Tout en donnant des soins à son clébard, le foutriquet me regarde bizarrement et ne semble pas vouloir coopérer.

– Assoyez-vous.

Et là il m’endort d’un seul geste. Mandrake ! Paf en dix secondes ! Juste en posant sa main sur mon front et l’autre sur mon pouls. Je n’ai rien vu venir ! Purée de brocolis ! Chiffounette ! Au réveil, une heure après, j’apprends que Marius Vilcombe est guérisseur de père en fils et de mère en fille sauf qu’il n’a pas de sœur. Il m’annonce gravement que j’ai des problèmes de transit intestinal et d’évacuation des eaux grises. Au gusse qui parle à l’oreille des chevreaux, je lui prédis que j’aurais des soucis avec Bernard Nepel et lui salement avec moi s’il s’avise encore de m’endormir sans mon consentement.

– Bernard Nepel, ce n’est pas un homme avec une petite moustache qui fume la pipe et se promène avec une sacoche en cuir ?

– Vous le connaissez ?

– Un patient.

Je récupère les questionnaires qu’il a remplis durant mon sommeil hypnotique et je me barre vite fait pour ne pas me retrouver en slip au Pôle Nord.

– Je l’ai contrôlé Nepel. Il a un ulcère Nepel.

Dans ce métier de charognard on rencontre une ribambelle de gens singuliers. Des publicitaires, des inspecteurs des impôts, des postiers, des branleurs, des rétamés du bulbe. Parfois ça craint et vous vous retrouvez dans des logis immondes, des antres de serial killer, des taudis infâmes. Là où le crédit est mort. Une plongée dans l’outre-noir qui vous fait redouter le pire. Du casse-grelot. La prime de risque de vingt euros par mois couvre à peine les frais de pansements. Je sais que je vais en voir des vertes et des pas mûres en sonnant à l’interphone de ma prochaine adresse.

– Escalier !

Dans le hall d’entrée les boîtes aux lettres se foutent de ma gueule. L’ascenseur ne fonctionne pas. Les murs sont couverts d’un truc visqueux qui dégouline. Cela sent le pipi de rhinocéros. Je grimpe les étages avec la trouillotière à zéro. Entre deux paliers je titube au radar de chez Pathé-Marconi. Les tripes qui jouent de la mandoline. La France profonde n’a plus rien de profond pour moi. Le cambouis j’ai le nez dedans. Le chef a beau rappeler que l’enthousiasme serein est une des qualités indispensables dans le métier je fais gaffe où je mets les petons.

– Essayez de percevoir la dimension magnanime, temporelle et approbatrice de la rencontre avec ceux qui vous livrent leurs secrets dans l’anonymat le plus absolu !

Il marche peut-être sur l’eau mais on voit bien que ce n’est pas lui qui la nuit tombée scotche des avis de passage sur les boîtes aux lettres, se fait bouffer par des clebs ou pire par des caricatures d’êtres humains, remplit des bulletins sur le paillasson en parlementant à travers une porte. Tu parles d’un anonymat ! Ils te disent en quelle année ils ont chopé la vérole et te montrent des photos des mouflets qui ont fini à la benne. Il y en a même qui te demandent de remplir pour eux la feuille d’allocs. Ils nous confondent avec une sorte d’agent administratif à la fois cause de tout et capable d’un coup de baguette magique de leur apporter la félicité dans leur pourriture crasse merdiland.

– Luc Poirier, agent de recensement pour la Ville de Paris, je viens pour récupérer votre bulletin !

La porte est ouverte. J’appelle. Pas de locataire. Je vérifie l’adresse. Je toque à nouveau. Pas un chat. J’entre. Erreur fatale. Trop tard. Luke t’es qu’un con ! Pourvu d’un odorat défaillant, avec l’énergie d’un soleil intérieur ayant le mal du pays, je tombe nez à nez avec le derrière traumatisant d’une espèce d’handicapé moteur qui chie à la romaine sur un drôle de trône et en balance partout. La vitesse initiale de ses projectiles étant élevée, les spécialistes de la physique balistique peuvent l’attester, des jets d’eau gigantesques sont expulsés via une courbe ascendante au moment de l’amerrissage et éclaboussent les spectateurs.

– C’est quoi cette merde ?

Brusque arrêt sur image. Dans notre service civique, la formule habituelle, c’est bienveillance et exigence. Le dosage parfait. Là c’est vidange et nausée. Je comprends que ses toilettes constituent un quartier général agréable pour diluer ses tensions, évacuer son trop plein de stress et émettre ses émotions sans culpabiliser mais ce type exagère en laissant la porte grande ouverte sur le couloir qui mène aux autres appartements ! Je vais récupérer son bulletin c’est sûr mais dans quel état ! Par le saint prépuce du Kaiser, je n’ai jamais vu de crottes aussi grosses ! Un autre zeppelin est au bord de la piste. Je me retire à tâtons.

– Allô Houston ? La capsule vient de quitter son orbite !

Le type s’appelle Laurent Guibol. Un nom qui ne s’invente pas. Sa carte d’identité traîne dans le salon sur une table poisseuse qui sert de chope-mouches et de piste d’atterrissage pour les guêpes et les frelons. La région semble assez fréquentée par les diptères. J’avais prévenu l’auditoire que la prochaine cueillette serait vraiment de la merde. Laurent Guibol, ce nom me dit quelque chose. Ah oui, un homonyme d’un célèbre membre du Parti Radical de la Radicalité Radicale, le PRRR. Un jour ce salopard politocard député a avoué un secret bien gardé en pleine hémicycle, lieu de sieste réservé aux ronds cumulards engrossés par nos impôts.

– Nous les hommes politiques, nous ne faisons certes pas un métier honnête mais nous le faisons honnêtement !

Du jamais entendu. Même l’élu de la Creuse représentant le Parti Connard de la Chasse à Court, le PCCC, s’est réveillé ! L’unanimité ! Ses collègues de tous rassemblements l’ont chaleureusement acclamé entraînant une standing ovation à l’Assemblée Nationale.

– Laurent, Laurent, Laurent !

Je repars avec les éléments suffisants pour prétendre que ce logement est habité. Mon supérieur hiérarchique ne vérifie jamais sur place heureusement. Les célibataires rapportent que dalle en pépètes. J’adore les familles de dix enfants ça vous fait toucher le pacson.

– Baaam !

Une explosion m’incite à quitter les lieux d’aisance au plus vite. Le député Laurent Guibol est en train de dégueuler ou de finir son repas, à moins que cette bête humaine ne tente d’attraper des pokémons… je ne sais pas. « Qu‘importaient les victimes que la machine écrasait en chemin ! » dixit Zola. Pauvre de moi, le Père Noël est rarement en avance, je ne préfère pas deviner ce qui va me tomber sur la gueule en sonnant chez le voisin.

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