Chapitre 9

Un attroupement de zigues m’intrigue. Une porte s’ouvre sur des rayons et je discerne des dizaines et des dizaines de paires de godasses en rangs serrés. Une foule se précipite. S’ils ont des chaussures à ma pointure cela peut m’intéresser. Un bon 44 à prix réduit cela ne serait pas du luxe. Je pensais que les soldes commençaient début janvier or cette boutique semble proposer de bonnes affaires un 21 décembre ! Des gens essaient des chaussures et s’en vont sans payer avec de petits tapis roulés sous le bras en prime. Keskecé. Je ne vois pas la marque du fabricant. Les vitres sont teintées et aucune publicité ne s’affiche. Les chaussures sont arrachées, il ne reste plus un mocassin, pas une paire de tongues, chacun trouve ce qui lui convient du premier coup d’œil. Quand le dernier client basané sort le stock est épuisé. Je suis arrivé trop tard.

Bientôt midi. L’heure du méchoui-salade. Je dois faire des courses chez le primeur avant que cela ferme et avant de retrouver Nazim au restaurant. Je ne me ferai pas avoir deux fois. Carottes, concombre, patates, poireaux, bananes, le tout bio. Le vendeur est un ami mais je n’ai pas le temps de discuter avec ces cadences infernales. Je vais pour partir quand je m’aperçois que j’ai oublié de prendre une laitue. Je double dans la queue une dame qui a rempli son panier de poivrons mais j’étais arrivé avant cette vieilloque. Elle peut maugréer la bourge, j’ai des droits. Je suis venu pour une laitue, je repartirai pour une laitue.

Vous vous croyez tout permis ?

J‘ignore la provocation. Pas de salade avec une endive. Le vendeur me fait un clin d’œil. Mes fruits et légumes rangés dans mon sac à dos, je retourne au labeur. Je dois finir un immeuble avant d’aller manger. Tiens qui vois-je ! Tabouret Woman en personne ! Elle a posé son tabouret contre une voiture, sa voiture ! Une Simca blanche immatriculée dans les Bouches du Rhône remplie de boustifaille. À l’arrière une grosse couette héberge ses nuits, voilà où la dame roupille ! Elle s’asperge la tignasse avec une bombe anti-poux et secoue ses vêtements avant de ranger des sacs en plastique dans la malle. Je viens de découvrir la maison de cette semi-clocharde.

– « Heureusement que la vie n’est pas si facile, sinon on arriverait trop vite à la fin », me souffle Winston Churchill avec son humour anglais imbattable.

Dans cet immeuble rien n’est précaire, rien n’est bio. L’installation électrique mérite une sérieuse mise aux normes, la plomberie date d’un autre âge, le toit boit l’eau, les murs trinquent, c’est la maison des courants d’airs et de l’humidité. Les conduites de gaz sont périmées et quiconque allume une cigarette peut dire adieu à la vie. Les paliers sont remplis de graffitis et de poubelles éventrées. L’ascenseur est en panne depuis 1986. On dirait qu’un Boeing vient de se crasher dans la cage d’escalier. Rats, blattes et fourmis se partagent le territoire. La nuit les chauve-souris et les loups-garous viennent se restaurer. Non je déconne.

Second étage, je tombe sur un type cradingue, un pou, la trentaine surannée, fringué comme Zorro. Un quidam moche et sale comme un peigne, dégageant une odeur de hyène. Un admirateur de Soulages, un dépressif chronique broyant du noir avec volupté à la santé de ses atypies. Un gothique obsolète dont le vocabulaire ne comprend que deux mots : oui et non. Ses yeux sont bizarres. Ses pieds sont bizarres. Son corps est bizarre. Il parle bizarrement. Les mots ne sortent que par syllabes isolées, une seule à la fois, pétries d’un catalogue de phobies sociales. Communiquer avec son prochain donne à Zorro des envies suicidaires. Je sens tout de suite que c’est le genre de mec à pousser un agent de recensement quand arrive une rame de métro il est énervé.

– Vous travaillez ?

– Non.

– Vous avez déjà travaillé ?

– Non.

– Vous avez des papiers ?

– Oui.

– Vous savez où ils sont ?

– Non.

– Je peux regarder ?

– Oui.

Puisque j’ai l’autorisation je fouille dans les tiroirs d’une commode délabrée pendant que Zorro se tape une infusion de géranium. Bingo je tombe sur des chemises rangées par couleurs et par catégories. Sans doute une mère attentive qui vient passer le balai chaque semaine en emportant le linge sale et en déposant le linge propre. Ô Joie ! Il y a tous les renseignements nécessaires pour offrir un orgasme à Bernard Nepel ! Le moyen de chauffage, la taille du parking, le numéro du syndic, l’année de construction de l’immeuble : 1946. Personnellement ce qui m’intéresserait d’apprendre si j’étais statisticien… ce serait plutôt l’année de destruction. Avec les locataires à l’intérieur.

– Vous n’auriez pas des médocs, j’ai fini les miens ! Du Laroxil, du Prozac, du zyprexa ?

– Je ne suis pas dealer, je viens poser quelques questions, sur votre logement et sur vous-même.

Un agent touche des nèfles pour les locataires qui canent avant la fin du recensement. Si le petit frère de Belphégor peut attendre l’été pour sauter par la fenêtre cela m’arrangerait. Ce n’est pas la première fois que l’on me prend pour une assistance sociale ou pour une antenne de pharmacie. On sent dans ses yeux une odeur de gaz. Sans doute aimerait-il finir en beauté une existence si moche ? Prendre le frais au beau milieu du Boulevard de Charonne en espérant se faire écraser par un bus, le 42. Celui avec de la pub pour une boisson gazeuse.

– J’ai tout noté, vous êtes tranquille pour cinq ans. J’y vais. Bonne continuation.

Je quitte l’immeuble où j’avais des retardataires à me farcir. De par la loi se faire recenser est un acte civique obligatoire mais si vous refusez… l’amende est ridicule et jamais exigée. Les rebelles en profitent et attendent le dernier jour pour savourer l’angoisse des agents assermentés. Une fois dans la rue j’oublie, j’efface, au suivant ! Je dois maintenant me rendre dans une résidence avec cinq étages et six appartements soit trente logements ! Il me faut avant tout le pivot. La personne providentielle, celle qui sait tout sur tout le monde, qui habite là depuis des lustres et ses parents avant elle.

– Luc Poirier, agent de recensement pour la Ville de Paris, je viens pour remplir les bulletins de l’immeuble !

En sonnant à l’interphone sur une dizaine de boutons une voix masculine m’invite à grimper les étages et à rejoindre son propriétaire directement à l’appartement 26C. J’espère qu’il n’a pas des tendances le 26C. Hier un type louche m’a fait des avances en me disant que j’avais un beau cul paquet. Je pousse la porte d’entrée, je prends l’ascenseur, monte au second étage où m’attend le comité d’accueil. Je prie muettement pour que la chance tourne. Quand je débarque sur le pallier, un vieux Monsieur me hèle dans le couloir.

Raoul Billebois, enchanté.

– Luc Poirier, agent de recensement, de même.

– Je connais tout le monde dans l’immeuble, j’habite là depuis des lustres et mes parents avant moi.

Le pivot providentiel. Pas de la jaquette j’espère ! S’il s’intéresse à mon paquet je suis prêt à lui envoyer en recommandé dans la gueule. Une grossière erreur parce que dans deux jours Raoul Billebois ne sera plus de ce monde. Un accident ? Non un meurtre.

Publicités

2 commentaires

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s