Chapitre 11

Les tribulations parisiennes de Luc Poirier, Luke pour les intimes, agent recenseur collectant à longueur de journée des questionnaires. Glandeur de quarante ans qui n’a pas envie de bosser car la vie sert à tout sauf à cela. Son vrai destin est d’être peintre abstrait si sa bonne étoile se bouge enfin les fesses. Sa vie est hélas bien réelle et il passe le concret de son temps à faire remplir des feuilles de logements chez des gens plus bizarres les uns que les autres.
Son « meilleur ami » est Nazim, dragueur lourdingue, qui accumule les râteaux avec une joie schizophrène mais qui cache au fond de lui une grande sensibilité, bien au fond. Bernard Nepel est le chef de service tyrannique de Luc que l’on désigne immédiatement comme suspect lorsque est assassiné le sympathique Raoul Billebois ancien professeur des écoles que le chef du service de l’État Civil avait juré de tuer quand il avait dix ans. L’enquête ne va pas engendrer la mélancolie dans cet univers foldingue. Ce roman serait-il un roman policier sur fond burlesque et déjanté ? Je vous assure Monsieur l’inspecteur, je n’y suis pour rien dans cette histoire complètement folle !

Midi. Je dois retrouver Nazim à la cantine coréenne où j’ai promis de l’inviter. Un restaurant décoré comme un sapin de Noël. Crénom ! Des guirlandes lumineuses à volonté, j’en ai le marteau-piqueur qui joue Carmen. Ouste ! Débarquent les nouilles, les soupes, les sauces, les nems sur un fond de salade au soja et au crabe. Du fait maison. Ça dégueule de partout. Où se planque mon poulet au caramel ? Ici on vous sert de la conserve ou du congelé mais dans de jolis plats.

– Salut mon pote !

Tandis que Nazim s’assoit côté banquette, un père Noël en toc, un tubard à la barbe blanche achetée au Prisunic, costume loué à l’heure, me propose une carte de vœux qui fait pouet-pouet quand on lui touche le grelot, Nazim se relève et l’allonge parterre.

Tu veux quoi pour Noël cette année ? me demande Nazim en remettant les pieds sous la table.

Décidément les rois mages s’intéressent beaucoup à mes cadeaux pour la venue du petit Jésus. La gueule enfarinée, l‘an dernier Nazim m’a offert un lot de serviettes de toilette qu’il a reçues en échange de vignettes gagnées dans un jeu-concours. C’était pour une marque de céréales au miel. Mon compère se goinfre tous les matins d’un demi-paquet de céréales qu’il croque avec trois bols de chocolat chaud. Je l’ai vu faire. Par pure injustice il garde la ligne. Moi j’enfle dès le moindre écart. Noël, c’est dans quatre jours. J‘ai prévu de lui offrir le recueil des pensées de Winston Churchill. Je l’ai en double.

Tu veux me faire un cadeau, un vrai ? Tu as touché un héritage ?

Tu veux quoi… des gants de jardinier, un pommeau de douche, une voiture de pompier, une affiche de Star Wars, un apéricube, une barre de shit, un déguisement de ministre ?

– Des toiles pour peindre, je veux devenir peintre. La gloire picturale est ma seule chance de déserter ce boulot infâme !

– D’accord si tu m’en offres une, avertit Nazim qui connaît mes goûts pour la peinture abstraite et l’acrylique. Si tu deviens célèbre je serais riche !

Je veux bien mais il la posera où ? Je ne suis jamais allé dans sa cahute, je le soupçonne de squatter les uns les autres. Dans mon atelier miniature j’ai tout un tas de toiles qui ne me plaisent que modérément, qui m’encombrent, je ne garde que celles que j’adore. Vivre de mon art serait le paradis, Alléluia, mais parler du ciel quand on ne touche pas terre… c’est disproportionné.

Tu habites où ces derniers temps ?

– Chez un pote végétarien. Il habite une serre et se prend pour Nicolas Hulot. Le genre à se brosser les dents en éteignant la lumière et à interdire de péter pour sauver la couche d’ozone.

Tu passeras à l’atelier. À propos de cadeau, j‘ai rencontré un ami à toi qui ne te porte pas vraiment dans ton cœur, dis-je à Nazim en découpant mon poulet qui profite du vent dans le dos pour s’échapper au milieu du riz cantonnais.

– Alors ce n’est pas un ami, répond Nazim qui lui se bagarre avec des vermicelles qui n’en n’ont rien à foutre de la disparition des bébés phoques tibétains.

– C’était ton prof en CM2. Il paraît que tu n’étais pas un cadeau. Raoul Billebois se rappelle de toi comme d’un obsédé sexuel harcelant les filles à longueur de journée.

Ce caractériel en semi-hibernation est aussi insignifiant que les oubliettes qu’il occupe dans mon souvenir. Je me rappelle juste qu’on l’avait surnommé Nosferatu à cause de ses grandes incisives.

– Tu as encore une dent contre lui ?

J’évite de parler aux cons. Cela ne sert à rien… c’est comme d’oublier de mettre de l’eau dans la cafetière.

Raoul Billebois pense de toi que tu es un associable doublé d’un tortionnaire qui aimait martyriser le chat du concierge.

Je ne peux pas blairer les chats. Ce sont des parasites. Les filles aussi mais à choisir je préfère leur miaulement.

– Il a même utilisé l’expression : « psychopathe sadique ».

Si tu prêtes attention à ces quolibets, sache pour ta gouverne que j’ai étudié le concept en regardant tous les films de Quentin Tarantino. Un psychopathe n’a jamais d’empathie, il blesse les gens sans se rendre compte. Un sadique possède au contraire une forte empathie qui lui permet de jouir de la souffrance des autres. Un psychopathe sadique c’est antinomique. On ne peut pas être les deux.

– Je dois le revoir, je lui dirai.

– Tu as vu la serveuse, c’est mon genre de filles !

Tous ces râteaux que tu te prends ne te dépriment pas ?

Ils m’enchantent. Pétard de courge ! Ils garantissent ma survie ! L’échec stimule alors qu’être heureux nuit au talent. Toi qui es peintre tu devrais le savoir ! Les gens lisses me lassent !

Pas très cartésienne ta doctrine mais pourquoi pas ?

– Je m’en fous. Pire que les gens lisses : les gens carrés. Ceux qui ont le cul chauve. Les cons ! Ils courent après la serrure comme on cherche ses lunettes : en les ayant sur le nez. On leur mettrait le nez dans la merde qu’ils diraient que c’est de la confiture ! Les cons !

Tu l’as déjà dit.

Les gens carrés oublient que la terre est ronde, que leur tête est ronde, que tout ce qui roule est rond. La seule chose qui ne tourne pas rond, c’est leur esprit carré, s‘énerve-t-il en observant d’un air songeur son dessert.

Une crème glacée à la vanille accompagnée d’une crêpe sucrée fourrée à la cannelle et aux cacahuètes. Il prend une cuillère de glace et fait mine de survoler un pays avec un avion et de lâcher du napalm sur des habitants qui se tordent de douleur et succombent aux ennemis invisibles. Puis il se jette sur son dessert avec goinfrerie et avale tout en deux secondes ! Le serveur et les clients sont effarés.

Monsieur, vous désirez une autre crêpe ?

– Oui vous avez quoi comme autres parfums ?

Cornegidouille ! Mourir de faim ne fera jamais partie de ma vie !

Cet énergumène est capable de tout. Je l’ai vu au restaurant, où je l’avais invité, se pavaner et devant les gens qui marchaient dans la rue se brosser les gencives avec une côtelette d’agneau. Un autre jour ce terroriste des braseros a allumé un barbecue face à une mosquée et a mangé des merguez devant l’imam qui sortait son chien.

Nazim prend soudain un drôle d’air. Un peu comme la fois où il a piteusement fait sauter le disjoncteur après avoir passé la nuit chez moi lorsqu’au matin il a branché l’allumage simultané du toaster et la bouilloire afin de me préparer le café pour me faire plaisir ! Il vient de repérer une femme accompagnée de son mari ou de son amant. Il n’a pas dû user de beaucoup de délicatesse avec elle et il ne trouve rien de mieux que de se planquer sous la table comme un vulgaire malfrat en cavale !

– Tu peux te relever play-boy, elle est partie. Pourquoi as-tu dragué cette fille ?

– Je ne choisis pas, je prends ce qui dépasse ! dit-il en levant courageusement la tête.

– Tu peux revenir je te dis !

Il revient à la surface mais en inspectant prudemment bâbord-tribord car une torpille pourrait troubler sa digestion et provoquer des reflux gastro-œsophagiens.

À propos de sujets qui fâchent, c‘est vrai que tu as songé à tuer ton maître d’école quand tu avais dix ans ?

Oui.

– Tu l’as fait.

– Oui.

Il n’a pas souffert ?

– Non.

– Tu le regrettes ?

– Non.

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