Chapitre 12

Les tribulations parisiennes de Luc Poirier, Luke pour les intimes, agent recenseur collectant à longueur de journée des questionnaires. Glandeur de quarante ans qui n’a pas envie de bosser car la vie sert à tout sauf à cela. Son vrai destin est d’être peintre abstrait si sa bonne étoile se bouge enfin les fesses. Sa vie est hélas bien réelle et il passe le concret de son temps à faire remplir des feuilles de logements chez des gens plus bizarres les uns que les autres.
Son « meilleur ami » est Nazim, dragueur lourdingue, qui accumule les râteaux avec une joie schizophrène mais qui cache au fond de lui une grande sensibilité, bien au fond. Bernard Nepel est le chef de service tyrannique de Luc que l’on désigne immédiatement comme suspect lorsque est assassiné le sympathique Raoul Billebois ancien professeur des écoles que le chef du service de l’État Civil avait juré de tuer quand il avait dix ans. L’enquête ne va pas engendrer la mélancolie dans cet univers foldingue. Ce roman serait-il un roman policier sur fond burlesque et déjanté ? Je vous assure Monsieur l’inspecteur, je n’y suis pour rien dans cette histoire complètement folle !

C’est vrai que tu as songé à tuer ton maître d’école quand tu avais dix ans ?

Avant ou après dissipation des brumes matinales ?

– Après je suppose.

– C’est possible, il faudrait que je vérifie ma puce électronique. La mort est quelque chose de plutôt banal non ? Il ne faut pas en avoir peur, c’est juste un mauvais moment à passer. Bébé, j’ai failli clamser trois fois !

J’ignore si ce mythomane me baratine ou non. Autant demander à une éponge si elle a envie de passer ses vacances dans une baignoire. Au moment où j’allais régler l’addition, Nazim me raconte comment en pauvre Calimero il a été confronté à la mort avant même sa naissance ! Sa mère se chope une syncope en salle d’accouchement, Linda de Suza fait son come-back chez Drucker, la sage-femme s’évanouit, le téléphone sonne pendant que Nazim en miniature s’étrangle avec le cordon ombilical. On coupe dans le vif, on patauge dans une mare de sang, on sauve l’avorton de justesse, sa mère rejoint les anges, lui la couveuse. Les toubibs récupèrent l’apprenti loser. La coutume étant de ne jamais se mouiller en salle de réanimation, les pleutres en blouses blanches ne se prononcent pas sur l’éventualité des séquelles une fois l’âge adulte atteint.

Un jour je ferai sauter la maternité où je suis né ! s’emballe Nazim qui n’a jamais atteint l’âge adulte.

Depuis ses premiers babillements, si le gentil Nazim remarque dans son champ visuel quelque chose qui ressemble à une corde il pète un câble et devient aussitôt victime d’un syndrome post-traumatique. La vue d’une laisse ou d’un lacet de chaussure provoque chez lui une crise hallucinogène ! Il peut alors se prendre pour un tueur en série ou un djihadiste suicidaire. Un morceau de ficelle fait monter sa tension à 18 ou 19.

– Mais Raoul Billebois, tu as voulu le tuer oui ou non ?

– En période de scolarité, je supportais mal l’autorité. En classe, je me mettais à trembler à chaque devoir sur table et si on m’interrogeait je me figeais en position fœtale. J’étais capable de simuler une plante verte pendant des heures. J‘ai promis virtuellement la mort à chacun de mes professeurs mais que je sache ils sont encore tous vivants.

Deux cafés, l’addition, merci garçon, hop c’est l’heure ! Pour les assassins frustrés gentils internautes de regarder « Walking Dead », pour les peintres ratés de solliciter les locataires mâles et femelles.

J’y vais.

Le recensement, c’est une promenade dans une forêt de haches. Sans parler des javelots qui compliquent la tâche. Vous êtes contraint à une forte socialisation tout en subissant de fortes poussées anales répulsives. Royaume des démangés du côlon, des addicts au beurre gras, des proxénètes pas nets, des poupées gonflables ayant subi une mammectomie, des vendeurs de montres en panne, des clochards de jour. Si vous n’aimez pas les gens il faut changer de métier. Si vous les aimez, bientôt vous les détesterez.

Tu t’es lavé les pieds ?

– Oui oui.

Grâce à mes explications détaillées, Nazim n’ignore pas que le pied est le talon d’Achille du recenseur. Éviter les engelures, les cors, les ongles incarnés, les callosités, les panaris, les durillons, les œil-de-perdrix nécessite des soins constants. Je ne consulte pas de podologue mais je passe dix minutes par soir à traquer les ennemis potentiels. Les petits problèmes peuvent rapidement se transformer en gros problèmes. Les pieds sont le gagne-pain du recenseur. Si en plus de pieds qui puent, vous avez mauvaise haleine et les dents qui se déchaussent vous risquez d’aller coucher sous les ponts.

Que les divinités de la mort te protègent !

Malgré les fêtes de fin d’année qui approchent, ces derniers temps les rues de Paris sentent un parfum de guerre civile. Des meutes grouillantes de warriors et de barbouzes se mêlent de justice sociale et sortent dans la rue avec de gros dictionnaires pour assommer la classe moyenne qui veut faire baisser les charges. Grenades et matraques sont de la fête. Pour bien faire il faudrait un bon attentat terroriste afin que l’on puisse sereinement retourner vaquer à nos occupations au lieu de parler grève et augmentation de la retraite.

Je vous ai compris !

En lisant son prompteur, le roi des Aulnes a suggéré qu’il ferait un effort. Il ne mangera du caviar que les jours pairs. Quand vous sauvez un chaton de la noyade plutôt que votre peuple, il ne faut pas s’étonner que cela commence à rugir !

Luke, prends soin de toi !

– T’inquiètes ! Je ne vais pas laisser ce rôle à l’étoile qui viendra me border quand elle en aura marre de faire sa belle là-haut !

En sortant du restaurant je traverse deux rues envahies par une violence urbaine qui renifle vilain. Le vent social attise les haines, des manifestations pour ou contre ont lieu chaque jour. J’aperçois de faux casseurs qui brisent des vitrines avec des sacs à mains qu’ils ont volés à des grands-mères. Décidément les policiers ne savent plus quoi inventer.

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12 commentaires

  1. J’aime beaucoup le rythme et les envolées tarabiscotées de tes personnages. L’histoire de la belle qui se fait belle là-haut, je me souviens l’avoir lue dans l’un de tes commentaires. Tu vois que ça m’arrive de TOUT lire 🙂
    Cela dit, grand plaisir de te lire et j’attends la suite.
    Biz et bonne soirée !

    Aimé par 1 personne

  2. Je parle de ton dernier dialogue de ton chapitre 12 : « – T’inquiètes ! Je ne vais pas laisser ce rôle à l’étoile qui viendra me border … », phrase que tu as mis (en substance) dans un échange de commentaire, que je retrouverai quand j’aurai le temps.. 🙂
    Bonne soirée avec tes pinceaux !

    Aimé par 1 personne

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