Chapitre 14

Les tribulations parisiennes de Luc Poirier, Luke pour les intimes, agent recenseur collectant à longueur de journée des questionnaires. Glandeur de quarante ans qui n’a pas envie de bosser car la vie sert à tout sauf à cela. Son vrai destin est d’être peintre abstrait si sa bonne étoile se bouge enfin les fesses. Sa vie est hélas bien réelle et il passe le concret de son temps à faire remplir des feuilles de logements chez des gens plus bizarres les uns que les autres.
Son « meilleur ami » est Nazim, dragueur lourdingue, qui accumule les râteaux avec une joie schizophrène mais qui cache au fond de lui une grande sensibilité, bien au fond. Bernard Nepel est le chef de service tyrannique de Luc que l’on désigne immédiatement comme suspect lorsque est assassiné le sympathique Raoul Billebois ancien professeur des écoles que le chef du service de l’État Civil avait juré de tuer quand il avait dix ans. L’enquête ne va pas engendrer la mélancolie dans cet univers foldingue. Ce roman serait-il un roman policier sur fond burlesque et déjanté ? Je vous assure Monsieur l’inspecteur, je n’y suis pour rien dans cette histoire complètement folle !

Tu fréquentes Raoul Billebois depuis longtemps ? demande Paul Verdier, inspecteur de police, avec une familiarité effrayante.

Le même ton supérieur des maîtresses d’école qui expliquent à la rentrée aux parents d’élèves le programme de l’année comme si elles parlaient à des enfants de cinq ans. Le représentant de la loi ou plutôt de ce qu’il en reste, jette un œil morne sur l’ordinateur du bureau où il doit taper son rapport. Pendant qu’il rêvasse je décroche des tableaux. Je fouille mes narines d’un doigt inquisiteur pour harponner quelques crottes de nez et en faire de jolies sculptures.

Vous préférez tout savoir sur rien ou ne rien savoir sur tout ?

– Arrête de faire ta Sophie et déballe ton sac !

Il aimerait faire dans la flanelle comme son père avant lui, comme au bon vieux temps où les annuaires facilitaient grandement le baissage de froc. Son paternel a dû faire ses classes à l’époque où sortaient à l’écran les tontons flingueurs. Paul Verdier aurait aimé être Lino Ventura dans le rôle principal et se la joue affranchi. Il tutoie tout suspect qui a le malheur de tomber entre ses pognes.

Qui ?

– Ta victime. Un conseil mecton : fais pas le mariole avec moi ! Tu vas apprendre qui est Popaul ! On va rétablir spécialement la peine de mort pour toi ! Tu veux de la publicité pour tes obsèques ? Eh bien ta gueule va devenir une enseigne ! Un écriteau pour beignes en tous genres ! Le comptoir des ramponneaux !

What the fuck ? Ce condé poulet n’est pas du genre à prendre les minorités sous son aile. Je laisse ce sociopathe en képi se lancer dans une tirade qui m’arrache un bâillement moi qui n’est jamais pu blairer les films policiers en noir et blanc des années soixante. Pour Paul Verdier, je fais partie de la liste des suspects ou des témoins suivant que l’enquête judiciaire avance ou piétine. L’inspecteur rappelle les faits factices avec un air goguenard qui ne dit rien qui vaille.

– Avoue mon gars, vas-y ! Le proc te fera des léchouilles et le juge t’invitera à sa garden-party !

– Avouer quoi ?

Tu es la dernière personne que Raoul Billebois a rencontré or la dernière personne qu’il a rencontrée est son meurtrier. Tu voulais le voler ?

– Je recense cent personnes chaque semaine si elles meurent toutes vous devriez ouvrir des cimetières.

– Garde ton humour de truand pour le procureur si tu veux pas que je t’allonge une avoine ! T‘en as pas marre de jouer au connard ? Les flambeurs de ton espèce j’en crame dix par jour au butagaz. Répètes-moi les faits.

C‘est quoi cette turne ? Ça renifle le demi pas frais, ça pullule de malfaisants, ça sent le troll des montagnes, le néfaste, le parasitaire, le niquedouille ! Je n’aurais pas les mains menottées je tirerais le canon, je ferais mijoter ces suce-larbins au court-bouillon ! Je descendrais la malle du grenier, celle qui a connu Verdun, je sortirais le dézingueur vengeur, le famas des familles, la grenade vérolée, celle qui a renvoyé les boches derrière le mur pour collectionner des statues aztèques et des bottes en caoutchouc.

– Je vous ai déjà tout dit vingt fois.

Ça fera vingt et une.

– Quand je suis arrivé au second étage après qu’il m’est ouvert en bas Raoul Billebois était en train de brûler. Son appartement puait le cramé. Avec un briquet il mettait le feu à un tableau représentant un bateau en train de couler et il m’a expliqué que c’était pour faire plus vrai. Il venait de peindre le Titanic en flammes et quand je suis arrivé sa toile a connu le même sort. On a poursuivi la conversation sur la terrasse à cause de l’odeur, il m’a servi un café en me faisant l’historique de la résidence. Raoul Billebois était le meilleur pivot que j’ai connu cette année.

– Un pivot ?

– La personne providentielle, celle qui sait tout sur tout le monde, qui habite là depuis des lustres et ses parents avant elle. Sa mort ne m’arrange pas. J’avais encore plein de questions à lui poser.

– Arrête ta mandoline Joséphine ! T’as envie de roupiller ce soir au cagibi ? T’as une vocation de kamikaze ? Moi les nippons je ne peux pas les encadrer même en peinture depuis qu’ils nous ont chouravé l’Indochine et la médaille d’or à Pékin Tokyo en 64 !

Je n’y suis pour rien.

– Je vais t’apprendre le savoir-vivre et tout de suite après le savoir mourir !

L’inspecteur allume la radio sans doute pour éviter que l’on entende dans le voisinage mes feulements lorsqu’il va m’administrer des coups de bottin. À moins que Paul Verdier vérifie qu’il a bien perdu au loto. Ce flicaillon a autant une tête à avoir les bons chiffres que moi à devenir champion du monde de lancers d’espadrilles. Son patron l’appelle et me voilà seul dans le bureau. Il est vingt heures. C‘est tard pour un passage à tabac. Plutôt l’heure de la méthamphétamine. Un flash d’information est au programme. Les nouvelles sont banales. Pas de quoi fouetter un chat.

Mexique. Un bébé mord un serpent. Le reptile meurt. Canada. Un enfant de cinq ans enfermé dehors sur le balcon en pleine nuit parce qu’il faisait pipi au lit a réussi à prévenir un passant qui partait travailler en lui urinant sur la tête. Russie. Deux enfants de huit ans ont creusé un tunnel de trente-huit mètres afin de s’évader de l’école élémentaire où ils se trouvaient. États-Unis. Un jeune homme s’est étouffé mortellement en avalant le soutien-gorge pailleté d’une strip-teaseuse, qu’il lui avait retiré avec les dents. France. Après une course-poursuite, un homme est arrêté pour excès de vitesse, il est complètement saoul. Pour s’excuser auprès des policiers il explique qu’il est en retard pour sa convocation au tribunal. En effet il doit comparaître à la même heure pour excès de vitesse, ivresse au volant et délit de fuite.

Alors t’accouches ? me demande l’inspecteur avec son habituelle élégance tout en éteignant la radio. Il n’est pas resté longtemps absent aux chiottes.

– Vous pouvez m’interroger en vous tournant de l’autre côté ?

Je peux savoir pourquoi ?

– Vous postillonnez.

Il va bientôt pleuvoir autre chose !

– Vous avez déjà essayé l’intelligence artificielle ?

Tous les actes de ce monomaniaque sont guidés par l’insatisfaction. Sa famille doit l’aimer pour ses qualités mais passer son temps à les chercher.

Tu as dit quelque chose ?

Il devrait se méfier de l’eau qui dort ! Moi la connerie flicarde ça me rend hydrofuge, imperméable, ça dépasse à peine le Cap Horn ! Les mal embouchés, les frustrés du cigare, les raclures de bidets, si je les coince entre l’évier et le lavabo, je les colle au mur, je leur refais la tuyauterie, je les vidange, je leur change le joint d’étanchéité pour pas un rond ! Faut pas me pousser. Les infâmes qui crèchent encore chez leur mère à plus de trente piges et qui te donnent des leçons de morale, ils feraient mieux de la mettre en veilleuse !

– Non, non.

Si tu essaies de la jouer fine Joséphine, il va t’arriver des bricoles. Coucher derrière des barreaux par exemple.

Il paraît que la taule c’est très joli à cette époque de l’année !

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15 commentaires

  1. J’hésite entre Audiard et Frédéric Dard, ou les deux mon capitaine. Sans rire, il y a un ton,une patte dans tes dialogues. Du Bruno tout craché. Mais si j’ose, je voudrais qu’il se passe quelque chose qui donne un rythme aux dialogues, pour en sortir afin de mieux y revenir. Je ne suis pas sûre que j’exprime bien ce que je veux dire…
    A part ça, j’aime bien te lire. J’aime ta maîtrise narrative.

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      1. Je ne me suis pas exprimée très clairement. En lisant, j’ai besoin d’un évènement qui me fasse sortir du huis clos dialogues. Un évènement extérieur.
        Mais laisse tomber. Chuis pas en méga forme. J’aurais dû m’abstenir de ce commentaire strictement perso (besoin d’air et de changement). Désolée. Faisons comme si je n’avais rien dit. Je compte sur ta compréhension 🙂 Biz

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      1. Céline, je dois avouer que je botte en touche et dois avouer mon manque de culture. San Antonio, c’est assez spécial, pas vraiment mon genre. Je vais faire comme toi et donner ma préférence à Audiard.

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