Vous êtes censé être recensé ?

Petit bonus pour les pas nombreux fans.

– Tu ne dois pas aller recenser ?

– Si mais là je suis en pause.

– C’est cool comme job ?

– Bof. J’ai encore sur l’estomac une résidence plus claquemurée qu’une banque. Si les pompiers doivent intervenir ils doivent péter une dizaine de vitres ! Dans la rue, un interphone à flèches pour ouvrir la première porte, tu débarques dans le sas des boîtes aux lettres. Là un code pour pénétrer dans le hall mais il faut retourner dehors pour taper sur l’interphone et demander aux gens d’ouvrir. Seconde étape. Là tu trouves un ascenseur avec un code à huit chiffres, l’escalier est fermé à clef. Troisième étape. Au fond du hall tu as bien une porte vitrée pour traverser le jardin mais elle a un code et si tu arrives au second bâtiment la porte d’entrée est bien sûr gardée par un code. Quatrième étape. Les gens doivent badger environ cinq fois pour rentrer chez eux ! Il paraît que le facteur du coin est devenu fou ! Cette turne, c’est Alcatraz !

« Le Marc-Aurèle ». Une résidence moderne de trente logements. J’ai mis un siècle pour accéder. On a retrouvé des cadavres de représentants de commerce. Les couloirs sont surveillance électronique. Si j’ai envie de pisser je ne pourrais même pas le faire dans un yucca. Trois logements par étage. Dix étages. Drôle de croisade. J’en ai pour trois heures. Plus si ce sont des vieux en déambulateur qu’il faut pousser jusqu’à la salle de séjour pour remplir leur feuille. 

– Il y a quelqu’un ?

Bruits de chaîne. De loquets. De cadenas. Cela grince au château. On tire des verrous. Trois, quatre, cinq. Les locataires habitent un coffre-fort ou un quartier de haute sécurité des fois que l’on viendrait voler leur table en formica ou le portrait de la tante Irma. Un type avec un œil blanc baisse le pont-levis et m’ouvre la porte. Je suis au Moyen-Age. Je ne vois pas où poser mon registre. Je respire malgré moi une odeur telle que devaient la renifler les vilains de l’époque. Jacquou le Croquant me regarde avec la prunelle verdâtre habitant l’autre orbite. Des chats se baladent sur les étagères, ils pissent partout, il règne un bordel monstre, des outils fricotent avec assiettes sales, les murs sont troués, les tuyaux apparaissent, un matelas jeté au sol abrite les nuits du maître des lieux, en pyjama en plein après-midi.

– C’est vous qui avez sonné en bas comme un taré ?

Les réactions épidermiques sont fréquentes. Les gueux s’écrasent devant les argousins mais quand on n’a pas de képi ils se rattrapent ces abrutis. Je compte pourtant environ cinq secondes entre chaque coup de sonnette de l’interphone afin que l’un des locataires veuille bien me répondre et ouvrir la porte d’en bas. Je recommence si aucune voix ne sort de son trou. Je finis toujours par trouver quelqu’un qui cède par lassitude alors que la plupart font les morts. Souvent ils gueulent salement par la fenêtre en me demandant qui je suis pour oser les barber alors qu’ils se reposent. Certains ne supportent pas qu’un intrus les dérange en pleine action devant leur télé à neuf heures du matin, ou à dix heures ou à onze heures, ou à midi, ou…

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– C’est pour quoi ?

Bonjour Monsieur, Luc Poirier, je suis agent de recensement pour la Ville de Paris pour votre secteur, je viens pour donner votre questionnaire de recensement !

C’est quoi le recensement ?

Il examine ma carte d’agent de recensement de façon suspicieuse. J’ai l’expérience désormais. Je la montre de loin car une fois quelqu’un me l’a arrachée des mains puis a refermé violemment sa porte. J’ai eu l’air con. Mon service a dû envoyé la police pour la récupérer.

– Vous n’avez pas lu la lettre d’information que j’ai mise dans votre boîte à lettres ?

– J’ai dû la jeter avec la pub. De toute façon j’en ai rien à foutre !

Comme une personne sur deux qui pense que le recensement est une arnaque étatisée, une brimade supplémentaire qui ne vise qu’à les ficher davantage alors que les impôts connaissent tout d’eux y compris leur tour de taille. Souvent pour se venger des humiliations ils nous laissent remplir leur fiche sur le trottoir, au mieux sur une poubelle qui nous sert de bureau, prennent leur bulletin avec dédain bien décidé à attendre le dernier jour pour accepter de mauvaise grâce d’exécuter leur devoir civique.

– Vous avez tort Monsieur car cela profite à chacun de nous ! C’est par exemple grâce au recensement que vous recevez des aides.

– Mon cul ! On me donne aucune aide à moi ! Pas comme aux réfugiés ! En plus les impôts me font chier pour une mon garage, ces andouilles imaginent que je le loue parce que j’y ai mis le chauffage et une petite cuisine. Ils veulent que je paye !

Eh oui mon bon Monsieur mais je m’en tartignolle le fion de vos petits soucis, j’ai les miens et je suis payé au rendement. Je ferme ma bouche, je n’ai pas le droit de répliquer. Les murs restent sourds à nos lamentations. Passage avide. Il me balance à nouveau sa complainte. Je connais le laïus. Les gens nous prennent pour le bureau des pleurs. Hier une jeune propriétaire a tenté de m’expliquer qu’à la suite d’un massage elle ne pouvait plus avoir d’enfants et que du coup elle ne pouvait plus travailler ni sortir de chez elle et que je devais remplir pour elle le bulletin car elle n’irait pas à la mairie. Je n’ai rien compris mais j’ai fait semblant d’écouter tout en cochant les cases.

Vous êtes censé être recensé. Le recensement national a lieu tous les cinq ans, il permet de compter la population de chaque commune. Il fournit des informations sur les caractéristiques de la population : âge, profession, moyens de transport utilisés, conditions de logement. La connaissance de ces statistiques permet de prévoir des équipements collectifs nécessaires (écoles, crèches, maisons de retraite, hôpitaux, etc.), de déterminer les moyens de transports à développer.

– Je vais à pied, je m’en fous !

Je vois. Appelez-moi le juge démineur. Torpilles parées toutes ! Un récalcitrant qui va me donner du fil à retordre. Rester caustique, ça soude.

Je vous comprends cher Monsieur mais de ces chiffres découle la participation de l’État au budget des communes : plus la capitale est peuplée, plus cette participation est importante.

– Je m’en cogne ! Y a déjà trop d’arabes !

Classique.

– Si vous refusez de remplir votre bulletin… vous recevrez une amende.

– Allez-y posez-moi vos questions !

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Massacre à la tronchonneuse. Son appart est une anomalie dans cette résidence de luxe. Il est locataire, ceci doit expliquer cela. Il ne m’invite pas à entrer cela m’arrange. Je remplis le questionnaire sur le pallier tout en restant en apnée. Je manque d’éclater de rire quand au chapitre de la scolarité je lui demande s’il a passé son CEP ou BEPC et qu’il me répond très sérieusement qu’il a Bac +10 et que sa profession principale avant d’être à la retraite était chirurgien. Le recensement est déclaratif, ce que disent les locataires est tenu pour vrai. On ne peut ni modifier ni rien ajouter. Pas même une potence.

– Vous êtes célibataire, divorcé ?

– Veuf.

Je la comprends.

Vous signez ici et c’est terminé. Merci pour votre accueil, bonne journée Monsieur !

Mission impassible. Je vais vite l’oublier ce chirurgien de mes deux. Les consignes sont de s’écraser, de rester gentil même quand nous sommes reçus comme des chiens, ce qui arrive une fois sur vingt. Le service de recensement de la Mairie ne fournit pas l’ibuprofène à ses agents, c’est bien dommage. On ne fait pas d’omelette sans casser des veufs.

Je l’ai déjà rendu à la mairie, cassez-vous !

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Pendant cette période, deux employées de l’état-civil s’occupent à fond (heu…hum…) du recensement sous les ordres de Bernard Nepel. Si l’une bosse bien et est accueillante, l’autre est une vraie porte de prison. Dans sa tête il y a soit un chromosome en moins soit c’est le genre de fonctionnaire conne comme une balayette que l’on case où on peut. Je fais contre mauvaise fortune bon cœur, je ne vais tout de même pas la dénoncer mais elle paume des papiers, les classe mal, ne comprend rien à nos explications, nous engueule, bref elle est abrutie sur les bords et au milieu des bords. Au téléphone elle ne se présente jamais et ne reconnaît pas notre voix ou alors nous confond. Elle nous prend pour des locataires, il lui faut cinq minutes pour comprendre que nous sommes des agents.

– Mais de quelle adresse parlez-vous ? Moi je parle du 26 et vous ?

– Vous m’avez demandé par SMS pour le 82, je vous appelle pour le 82, j’ai votre réponse, dis-je avec flegme et indulgence, en restant stoïque alors que j’espérais tomber sur sa collègue avec laquelle en trente secondes l’affaire eut été réglée.

– Vous voulez quoi pour le 82 ?

– Savoir si la personne est bien venue déposer en mairie.

– Vous appelez pour ça, il ne faut pas appeler pour ça ! C’est qui ? Le 26 oui… ils sont passés, on leur a mis le 5.

– Je parle du 82.

– Je ne comprends plus rien. Vous parlez du 82 ou du 26 ?

Purée de courge ! Fan de chichourle ! J’ai raccroché au nez. Les blaireaux je ne tiens pas plus de trois minutes ! Fluctuat nec merditur ! Quand je bosse, les sketchs à la Fernand Raynaud très peu pour moi ! Depuis sa naissance elle est en burn out. Appelons cette engeance Geneviève, je vais me fâcher avec toutes les Geneviève, désignons plutôt cette handicapée du bulbe sous le prénom Gertrude. Gertrude ne prévient pas quand quelqu’un rapporte directement les papiers au bureau. Elle colle un rang de logement au petit bonheur la chance et après les agents s’en dépatouillent comme ils peuvent. Elle voudrait saboter le service qu’elle ne ferait pas autrement. Le premier jour où j’ai travaillé cette barjote a annoncé que j’étais mort ! Comme ça, sans état d’âme, sans relation de cause à effet alors que j’étais là, devant elle, solidement ancré sur mes pattes arrière ! La semaine précédente une personne avait appelé pour prévenir que dans l’un de mes futurs secteurs untel était mort. Elle avait marqué les infos à me transmettre puis le temps passant les avait transformées en « Luc Perrier est mort ».

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9 commentaires

    1. C’est un boulot pas toujours simple et il faut un mental costaud pour ne pas se décourager car souvent les gens sont vraiment pas sympas, on se demande si cette animosité chez certains est permanente et quel est l’intérêt. Sur dix personnes environ une mal lunée (syn. con).

      Aimé par 1 personne

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